Les Indispensables Blues – 2ème partie : Les années 50 et 60

Première partie : http://www.lechoix.fr/blues/les-indispensables-blues-premiere-partie/

Je vous avais parlé dans la première partie de cette série de 21 artistes de blues des années 20, 30 et 40, que l’on résume parfois comme le blues d’avant-guerre. Une brochette de bluesmen (et women) qui sont les classiques, les pionniers du blues et des références inévitables pour des générations entières de musiciens.

Je m’intéresse maintenant aux musiciens qui ont marqué les années 50 et 60, influencés par ceux et celles de mon article précédent, et je vous vois venir tout de suite, puristes du blues qui traînaient par milliers sur les pages du Choix : certains artistes ci-dessous ont bien entendu été des figures incontournables du blues les décennies suivantes, et même pendant les années 40, mais dans un souci de pédagogie, il faut bien couper quelque part. J’ai aussi mis de côté les Eric Clapton et toutes les figures du British Blues, bref, tous les blancs-becs qui adulaient les gens dont je vous parle ci-dessous. J’en parlerai dans la troisième partie de cette série.

Petit rappel du contexte historique : la seconde Guerre Mondiale vient de se terminer et depuis 1941 a commencé ce qui est appelé la Seconde Grande Migration. Plus de 5 millions d’Afro-Américains sont partis des Etats du Sud (Alabama, Louisiane, Mississippi…) pour rejoindre le Nord, où des emplois mieux payés les attendaient ainsi qu’une discrimination sociale et économique un peu moins forte. Ils sont donc arrivés massivement dans les Etats du Nord, du Midwest et de l’Ouest, et particulièrement en Californie (où l’industrie de la défense militaire a explosé durant la seconde guerre mondiale et offrait des tas de boulots), à Chicago, Cleveland, Detroit…

Deux effets importants musicalement parlant. Le premier : de meilleurs jobs (toutes proportions gardées, hein, la discrimination était toujours d’actualité) = de meilleurs salaires = plus d’argent pour acheter de la musique. Les Afro-Américains sont donc devenus un nouveau marché pour l’industrie de la musique. Ce qui était alors appelé des « race records » (je ne me tenterai pas à une traduction, mais vous comprenez le sens) est devenu « Rhythm & Blues », notamment dans les charts des meilleures ventes (le Billboard américain). Toute une stratégie marketing s’est mise en place et le blues devint une jolie petite machine commerciale à destination des Afro-Américains vivant dans les grandes villes du Nord, mais aussi du public blanc qui commençait à véritablement s’enthousiasmer pour tous ces artistes.

Le deuxième effet : de très nombreux bluesmen se sont relocalisés dans les villes du Nord et Chicago est devenue l’une des nouvelles capitales du blues. Avec la progressive électrification du blues, une scène musicale est née, et même plus que ça puisque le Chicago Blues est devenu un style musical à part entière. Le label Chess Records régnait sur l’industrie, concurrencé un petit peu par Cobra Records, Bluebird Records, Alligator Records, Vee-Jay Recods et Sun Records. Contrairement aux cinq autres, Sun était basé à Memphis et signa notamment B.B. King et Howlin’ Wolf, avant de découvrir un certain Elvis Presley et de se jeter à corps perdu dans le rock’n’roll. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que le rock’n’roll se développa à la même époque, complètement inspiré par le blues (le premier succès de Presley est une reprise de blues, « That’s All Right » par Arthur Crudup). Le public blanc du monde entier a vraiment commencé à cette époque à adorer des artistes comme Muddy Waters ou Howlin’ Wolf, et des tas de gamins nommés Keith Richards, Jimi Hendrix, Jimmy Page, John Mayall ou Eric Clapton se sont pris la claque musicale de leur vie en écoutant les vinyles sortis de chez Sun Records.

Il n’y avait évidemment pas que le Chicago Blues qui marchait à l’époque et de nombreux bluesmen restés dans le Mississippi, au Texas ou en Louisiane (la scène de la Nouvelle Orléans par exemple) ont réussi à tirer leur épingle du jeu et à sortir de nombreux tubes. Il n’y en avait pas non plus que pour les guitaristes puisque les harmonicistes comme Little Walter et Sonny Boy Williamson II étaient de vraies stars.

La figure incontournable de l’époque, aux côté de Muddy Waters, est Willie Dixon (photo ci-dessus). Il n’est pas l’un des 21 artistes présents ci-dessous mais il a écrit et composé énormément de classiques du blues, qui ont ensuite été interprétés par les gens ci-dessous. En vrac : « Little Red Rooster », « Hoochie Coochie Man », « Spoonful », « Back Door Man », « I Just Want to Make Love to You », « My Babe », « Wang Dang Doodle », « I Can’t Quit You Baby », « Evil », « Diddy Wah Diddie », « You Shook Me »… Il a écrit plus de 500 morceaux et joué avec tout le monde. C’est le grand monsieur du Chicago Blues et l’un des musiciens et songwriters les plus importants de l’histoire de la musique.

Je vous ai donc sélectionné 21 artistes que je considère comme « indispensables ». Il en manque plein, c’est le principe d’une sélection, mais je pense qu’avec ceux-là vous avez une bonne idée de ce qui se faisait de bon dans les années 50 et 60 en termes de blues américain. Le prochain article s’attardera sur une période qui couvre également les années 60, mais cette fois jusqu’à la fin des années 70, avec comme personnages principaux les artistes ayant été influencés majoritairement par les gens ci-dessous, que ce soit aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni.

Vous trouverez donc ci-dessous un petit texte pour chacun des artistes sélectionnés pour vous familiariser avec eux et comprendre un peu d’où ils viennent et leur importance, ainsi qu’une vidéo quand j’en ai trouvé une d’intéressante. Quelques paragraphes plus haut vous avez un lecteur Spotify qui contient plus de 200 morceaux : les 10 morceaux indispensables de chaque artiste + quelques bonus.

→ Vous pouvez retrouver cette playlist sur Spotify en cliquant ici.

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Bonne lecture et bonne écoute !

Son vrai nom est McKinley Morganfield, né dans les alentours de 1915 (personne ne sait trop), et il est avec Willie Dixon la figure majeure du blues des années 50, et de toutes les décennies qui suivirent en fait. Il a commencé comme tous les bluesmen de sa génération en émulant Robert Johnson et Son House. Il débarque définitivement à Chicago en 1943, en provenance du Mississippi, passe à l’électrique en 1945, et sort ses premiers succès en 1948 : « I Can’t Be Satisfied », « I Feel Like Going Home » et « Rollin’ Stone ». C’est grâce à ce morceau que les Rolling Stones s’appellent comme ils s’appellent, soit dit en passant. Après ça, lui et son groupe sont devenus l’une des références de la scène de Chicago et ils ont joué des milliards de concerts et enregistré des tonnes de morceaux. Il s’est imposé comme une référence, à l’ancienne : un talent monstrueux, des milliards de concerts où il en a mis plein les yeux à son public à chaque fois, des tas de tubes… Son influence est juste phénoménale : je vous ai déjà parlé des Stones, mais c’est aussi lui a qui foutu sa première claque musicale à Jimi Hendrix, je ne vous parle même pas de Led Zeppelin ou AC/DC, et c’est surtout lui (avec Howlin’ Wolf et bien d’autres évidemment) qui a popularisé le blues électrique, qui fera le lien entre le blues et le rock’n’roll.

(James Cotton à l’harmonica)

Le grand rival de Muddy Waters. Une saine rivalité bien sûr. Ils étaient tous deux signés chez Chess Records et étaient les deux têtes d’affiche du label. Howlin’ Wolf, Chester Arthur Burnett de son vrai nom, a rencontré Charley Patton en 1930 qui lui apprit à jouer de la guitare. Il a joué dans les années 30 avec des gens comme Robert Johnson, Son House ou Sonny Boy Williamson II dont je vous parle plus bas. Mais c’est bien dans les années 50, d’abord à Memphis puis à Chicago qu’il explosera avec des morceaux comme « How Many More Years », l’immense « Smokestack Lightning », et un peu plus tard dans les années 60 avec « Wang Dang Doodle », « Spoonful » et plein d’autres. Vous pouvez deviner le physique de Howlin’ Wolf en l’écoutant. Le mec était massif. Il faisait flipper les proprios des bars dans lesquels il jouait. Les versions studio de ses tubes ne sont rien en comparaison des versions live ! Il en imposait vraiment sur scène et était en plus de ça un vrai showman, comme son mentor Charley Patton. Il est à noter également que contrairement à la plupart des bluesmen, ce n’était pas un coureur de jupons, ou un alcoolique, et il n’avait pas non plus de dettes de jeu… Il a pris des cours de business et de comptabilité pour mieux gérer sa carrière. Il a gagné beaucoup d’argent, payait bien les membres de son groupe et veillait même à ce qu’ils aient une assurance maladie. Sans déconner. Grand bonhomme.

Mon petit préféré. Bizarre de dire ça d’un type qui est né en 1904, mais que voulez-vous. Il a commencé sa carrière au milieu des années 20, mais comme énormément de bluesmen il n’a connu une certaine popularité qu’à partir des années 50 (je ne vais vous refaire mon speech de tout là-haut, j’espère que vous avez pris le temps de lire). Il ne fait pas partie de la scène de Chicago mais est la figure de proue du blues du Nord du Mississippi, avec son look de croque-mort et son style si particulier, épuré et hypnotique, moins inspiré par le blues du delta du Mississippi comme beaucoup des bluesmen de cette liste que par le country blues, beaucoup plus percussif et inspiré par les rythmes africains. Chez Fred McDowell, tout est dans le rythme. Armé simplement de sa guitare acoustique et de son bottleneck, il enregistra de nombreux morceaux et devint très populaire suite à sa « découverte » par Alan Lomax, dont je vous ai parlé plus haut, en 1959. Ecoutez « Baby Please Don’t Go » dans la playlist ou regardez la vidéo ci-dessous et vous comprendrez rapidement ce que je veux dire !

Sam John « Lightnin' » Hopkins est tombé dans la marmite du blues quand il était petit, à 8 ans très précisément, en 1920, quand il a rencontré Blind Lemon Jefferson à Buffalo, Texas, lors d’un pique-nique organisé par l’église du coin. Il a particulièrement galéré à se faire un nom et a passé littéralement des décennies à jouer tout seul dans son coin, à développer son style. A partir de 1946, il commença a enregistrer des tonnes de morceaux à Houston et à enchaîner les concerts dans toutes les salles du coin, et petit à petit se forgea une réputation et accumula des fans. Il est connu pour aborder dans ses morceaux des scènes de la vie quotidienne, des petites histoires qui parlaient à son public afro-américain (et qui parlent en fait à tout le monde, mais aussi des sujets comme la ségrégation raciale, les difficultés économiques… Comme tous les bluesmen de cette liste, il a un style de guitare distinctif, plein d’écho, de vibrations, un style qu’il a mis des années à peaufiner. Techniquement, c’est l’un des tous meilleurs guitaristes blues de tous les temps.

La transition entre Lightnin’ Hopkins et J.B. Lenoir, puisque le premier est l’une des grandes influences du second, et les deux admirent Blind Lemon Jefferson. Et comme Hopkins, il avait l’habitude de traiter des sujets sociétaux dans ses morceaux, ce qui était bien rare parmi les autres bluesmen de l’époque. Lenoir est vraiment important pour cela, il n’hésitait pas à aborder les sujets les plus chauds. Il a milité contre la guerre de Corée, du Vietnam, contre Eisenhower (« Eisenhower Blues »), il a dénoncé la ségrégation, les injustices subies par les Noirs. Extrait d' »Alabama Blues » : « I never will go back to Alabama, that is not the place for me / You know they killed my sister and my brother / And the whole world let them peoples go down there free ». Il a une voix très distinctive, assez haut perchée, et si vous aimez Jack White, vous devinerez qu’il s’agit d’une de ses grandes influences. Il a sorti peu de « tubes » (« Mama Talk to Your Daughter » ou « Don’t Dog Your Woman ») et a donc toujours galéré pour gagner sa vie grâce à sa musique, et a dû bosser comme cuistot dans une université ou d’autres petits jobs pour survivre. Il est décédé à 38 ans en 1967 d’une attaque cardiaque, quelques années après avoir été re-découvert par Willie Dixon, avoir enregistré de nouveaux albums et avoir fait une tournée européenne.

Jimmy Reed est l’une des influences majeures du rock’n’roll, il suffit d’écouter n’importe lequel de ses morceaux sélectionnés pour la playlist pour s’en rendre compte. Les Stones, que je cite beaucoup dans cet article je trouve, ont repris (ou plagié) plusieurs de ses morceaux, tout comme Elvis Presley et un tas d’autres groupes. Très grande star de la scène de Chicago, alcoolique notoire et souffrant d’épilepsie par-dessus le marché, il a toutefois réussi à enregistrer plusieurs albums et assuré des centaines de concerts pour asseoir sa réputation. Big up à sa femme, Mary « Mama » Reed qui l’a accompagné pendant toute sa carrière, a chanté sur ses plus grands titres et l’a aidé à se rappeler de ses paroles pendant les sessions d’enregistrement (véridique).

Il est appelé « The King of Guitar Slide », ce qui veut bien dire ce que ça veut dire. Pour vous autres incultes, le slide, c’est la technique guitaristique qui consiste en gros à faire glisser les doigts sur les cordes pour modifier le son final, au lieu d’appuyer dessus au niveau des frets (les espèces de petites bandes de métal placées à intervalle réguliers sur le manche de la guitare). Le bottleneck est l’un des accessoires permettant de « slider » joyeusement. Je laisserai les guitaristes me corriger dans les commentaires si je dis des bêtises. Toujours est-il qu’Elmore James s’est fait connaître par le son qu’il arrivait à faire sortir de sa guitare, par ses techniques guitaristiques, par les modifications qu’il a fait à sa guitare, et par son utilisation de l’amplification. Les 20 premières secondes de « Dust My Broom » vous apprennent tout ce qu’il y a à savoir sur Elmore James. Il était donc connu pour ce son très puissant, qui a fait des ravages dans tous les clubs de Chicago, ainsi que pour sa manière de chanter, très dramatique. Apparemment il fallait vraiment le voir sur scène, il vivait vraiment ce qu’il jouait et cela se lisait sur son visage. Si vous aimez Jimi Hendrix, les Allman Brothers ou Stevie Ray Vaughan, écoutez Elmore James, la filiation est évidente. L’autre passion d’Elmore James était le whisky. Il est mort en 1963 à 45 ans.

Chanteur, compositeur, pianiste, band leader, Memphis Slim s’est fait un nom au milieu des années 40 pour exploser littéralement en 1947/1948 avec des morceaux comme « Lend Me Your Love », « Rockin’ the House », « Nobody Loves Me » (connu aussi sous le nom « Every Day I Have the Blues » et « Messin’ Around (With the Blues) » qui deviendront des classiques instantanés. Il a su s’entourer d’excellents musiciens et notamment le guitariste Matt Murphy avec lequel il enregistra plusieurs de mes morceaux préférés de blues, dont « Lonesome ». Son groupe s’appelait The House Rockers. Ce qu’ils faisaient, c’était du jump blues, du blues up-tempo, très dansant, orchestré pour des petits groupes de blues, un style précurseur du rhythm & blues et du rock & roll. Au piano, Memphis Slim a développé son propre style de boogie woogie, inspiré par son idole, Roosevelt Sykes. Il a également été acclamé dans les années soixante lorsque le public blanc s’est découvert une passion pour le blues, et a enregistré une dizaine d’albums pendant cette décennie tout en enchaînant les tournées européennes avec Willie Dixon. Une véritable royauté du blues.

En parlant de royauté, voici le premier des trois « kings » du blues, B.B. King. Si j’avais organisé cette liste selon mes préférences, et non complètement à l’arrache, il serait tout là-haut. Il a probablement le jeu de guitare le plus facilement identifiable, même par les néophytes. Comme Elmore James, il est connu aussi pour ses mimiques du visage lorsqu’il joue, particulièrement lorsqu’il sort des notes aiguës qui durent quelques secondes. Sa guitare s’appelle Lucille et avec elle il est devenu l’un des plus grands guitaristes de tous les temps, inspirant à peu près tous les guitaristes électriques qui sont venus après lui. Et vlan. Je ne saurais trop vous dire techniquement comment il a réussi son affaire, mais il fait vibrer sa guitare comme personne, et à un jeu étincelant et relativement économique en notes. Il n’en a pas besoin de beaucoup pour faire se lever tous les poils sur vos bras. Quand il ne joue pas, il chante, et là aussi il a une classe incroyable. La carrière de B.B. King est exemplaire. Elle a commencé en 1949 et elle n’est pas finie. En 1956, il a joué 342 concerts. En 64 ans de carrière, il est estimé qu’il a joué 15 000 concerts. Il a sorti une quarantaine d’albums. La liste de tubes qu’il a sorti est longue comme mon bras. En 2008 il a sorti l’album One Kind Favor dont je vous ai parlé ici et qui était encore une fois magnifique. Bref, c’est une légende vivante.

Le bluesman à la Gibson Flying V, deuxième des trois « kings » du blues, autre influence majeure pour tous les guitaristes blues, en particulier Stevie Ray Vaughan avec lequel il a enregistré un album live, aussi appelé « The Velvet Bulldozer » (2 mètres de haut et plus de 100 kilos à la balance, c’était un beau bébé). Il s’est fait connaître au début des années 60 grâce à son blues électrique plus clean, plus fluide, plus poli, tout en se rapprochant également de la soul, un son qui se différenciait alors du blues électrique entendu pendant les années 50. Son style était donc plus moderne et il a réussi à attirer l’attention du label Stax (le label d’Otis Redding) qui le signa en 1966. Il sortit la même année l’album Born Under a Bad Sign, dont le morceau-titre reste son plus grand succès, repris par un bon paquet de gens, de Jimi Hendrix à Cream en passant par Homer Simpson (ouaip), puis Live Wire/Blues Power l’année suivante, un concert enregistré au Fillmore East. Pendant les années 70, il fit du funk avec les Bar-Kays et partit un peu en cacahuète ensuite en essayant désespérément de suivre l’air du temps et il n’arrivera plus à sortir des albums aussi bons que ceux des années 1966, 67, 68 et 69.

« The Texas Cannonball » est le plus jeune des trois « kings » du blues, né en 1934 et ayant débuté sa carrière en 1952. Jusqu’en 1956, il joua dans différentes formations, aux côtés de l’omniprésent Willie Dixon, de Memphis Slim ou d’Eddie Taylor, mais n’enregistra ses premiers disques qu’en 1960 pour Federal Records, et boum ça a fait des Chocapic, ou en l’occurrence « Have You Ever Loved a Woman » et l’instrumental « Hide Away ». Le second devint un tube instantané, et devint rapidement l’un des morceaux que tout musicien de blues, confirmé ou débutant, devait jouer lors de ses concerts. Un peu comme le « Juke » de Little Walter, dont je vous parle juste après, pour les harmonicistes. Il a vu que les instrumentaux semblaient plaire au public, il en a donc enregistré une trentaine à la suite de « Hide Away », dont une tripotée devinrent des classiques du blues. Ces instrumentaux sont du plaisir en barre. Son style est un mélange du Chicago Blues à la Muddy Waters et Howlin Wolf et du Texas Blues, où la guitare est omniprésente et qui swingue un peu plus. Il continua d’enregistrer pendant les années 70, et continua de faire grandir son influence, s’imposant comme une référence incontournable pour les nouvelles générations de bluesmen.

Little Walter est le Jimi Hendrix de l’harmonica. Il en avait un peu ras le bol que le son de son harmonica soit éclipsé par celui des guitaristes avec lesquels il jouait qu’il adopta une technique peu utilisée à l’époque consistant à tenir un petit micro, branché à un ampli, collé à son harmonica. Il mettait alors l’ampli à fond et jouait avec les distorsions électriques pour produire des sons alors jamais entendus. C’était le premier musicien à faire ça. Il s’est fait rapidement une grande réputation, et fut embauché par Chess Records pour jouer dans le groupe de Muddy Waters. C’est lui qui joue sur la plupart des classiques de Muddy Waters des années 50. Chess le signera également comme artiste solo, et la première prise du premier morceau de sa première session d’enregistrement devint son plus grand succès, le plus grand succès à date de Chess Records et est encore à aujourd’hui le seul instrumental d’harmonica à arriver en tête du Billboard R&B : « Juke ». Il placera quatorze morceaux dans le top 10 du Billboard R&B entre 1952 et 1958 et vendit plus de disques que Muddy Waters, Howlin’ Wolf ou n’importe quel autre artiste signé chez Chess. Je ne sais pas s’il y a une relation de cause à effet, mais Little Walter avait un tempérament absolument exécrable et s’engueulait avec tout le monde, a eu quelques petits soucis avec la loi, et développa un alcoolisme rampant qui finira par le bouffer complètement. Incapable de s’occuper sérieusement de sa carrière, sa popularité déclina, ainsi que sa santé. Il continuera à faire des concerts, dont deux tournées européennes, mais il décéda en 1968 à seulement 37 ans, dans son sommeil, après une énième altercation pendant laquelle il a reçu des coups que son corps déjà bien endommagé n’a pas supporté.

Si vous vous demandiez si mon nom était vraiment « Williamson », et bah non. Je vous ai déjà parlé de Sonny Boy Williamson (John Lee Curtis Williamson), la version 2 s’appelle en fait Alex « Rice » Miller. Miller était un petit malin qui a essayé de se faire passer pour le tout premier Sonny Boy Williamson, en faisant croire qu’il était né en 1899 (donc avant Sonny Boy Williamson) pendant bien longtemps il fut connu comme Sonny Boy Williamson, sans le II qui l’accompagne maintenant, puisque l’original, malgré son importance, était mort à la fin des années 40 à l’âge de 34 ans. Bref, on ne lui en veut pas. SBW2 est né dans le Mississippi, était pote avec Elmore James, Big Joe Williams et Robert Johnson avec qui il jouera dans les années 30. C’est un showman, il joue de l’harmonica sans les mains, échange très souvent avec son public… Comme Little Walter, il a un tempérament colérique et quitte rarement sa flasque de whisky. Il aura d’ailleurs une altercation en Angleterre pendant une tournée qui l’obligea à quitter le pays en courant. Comme beaucoup de bluesmen il vécut de beaux jours en Angleterre pendant la période du British blues dont je vous parlerai la prochaine fois, enregistra de la musique en 1963 avec les Yardbirds et les Animals qui l’adorent, passera plusieurs fois dans des émissions de télé. Avec son chapeau melon et un attaché-case dans laquelle il transportait ses harmonicas, il fit le bonheur du public européen. Il mourut rapidement après son retour aux Etats-Unis, en 1965, d’une attaque cardiaque.

Des harmonicistes, il y en a eu un bon paquet d’absolument incroyables, mais James Moore, aka Slim Harpo, est celui qui a permis de faire connaître le style de Bâton-Rouge, Louisiana, qu’on appelle le swamp blues. C’est un style très rythmé, très funky même, inspiré par la musique créole. Très différent du delta blues, il fallait absolument que j’en parle ici, tant ce style a influencé plus tard le rock (les Stones, comme d’hab, mais aussi Captain Beefheart, qu’il fallait bien que je cite à un moment donné dans cet article, et même Pink Floyd qui ont repris « I’m a King Bee »), mais surtout tant ce style est coolissime. Le riff de « Shake Your Hips » a été repris par ZZ Top pour « La Grange » (je le dis à chaque fois que j’entends ce morceau, il fallait que je l’écrive ici). Malgré une série de hits, Slim Harpo n’a jamais pu vivre de sa musique, mais il possédait dans les années 60 une entreprise de camionnage, donc il a réussi à se démerder.

L’une des grandes figures du Chicago blues, peut-être le pianiste le plus important de cette scène, Otis Spann est né dans le Mississippi de deux parents pianistes (sa mère avait joué pour Memphis Minnie). Il commença le piano à huit ans et à seize il migra à Chicago où il fut pris sous son aile par Big Maceo Merriweather, l’une de ses idoles. Il fit ses armes pendant six ans, avant de remplacer Merriweather comme pianiste dans le groupe de Muddy Waters. Il restera membre permanent du groupe jusqu’en 1968, tout en enregistrant de nombreux titres en solo, et je vous conseille vivement l’album The Blues is Where It’s At, indisponible sur Spotify, où Otis Spann fait l’étalage de son talent. Son nom est peu connu du grand public, mais son influence est considérable sur le blues et les morceaux que je vous ai sélectionnés dans la playlist sont du piano blues d’une qualité inégalée. Ecoutez « Otis in the Dark » et imaginez ce que cela devait donner dans un club bondé de Chicago en 1964.

Peu de guitaristes ont atteint le niveau de célébrité de John Lee Hooker. Il a un style ma foi assez authentique, inspiré par les pionniers du delta blues, tout en ajoutant des éléments de boogie-woogie, en développant aussi un style de « talking blues » qui est devenu sa marque de fabrique (illustré dans la vidéo ci-dessous de « Tupelo »). Maintenant que vous êtes des spécialistes du Chicago Blues, vous devriez remarquer que le style de John Lee Hooker ne peut être complètement associé à cette scène (même si Hooker y a été présent et a d’ailleurs sorti quelques albums sur Vee Jay Records). Plus authentique, moins « urbain », mais toujours électrique, il vécut d’ailleurs quasiment toute sa carrière à Detroit. Comme B.B. King, il a été très productif pendant une très longue période, enregistrant pas moins de 100 albums. Sa discographie est donc assez gigantesque, mais attention, il avait pour habitude à l’époque d’aller de studio en studio pour enregistrer des tas de morceaux, parfois des versions différentes du même morceau, pour toucher suffisamment d’argent pour survivre, en usant de nombreux pseudonymes. Comme beaucoup de bluesmen, il était considéré comme une légende vivante en Europe dès les années 70 et a fait des milliers de concerts dans nos chères contrées jusqu’à sa mort accidentelle en 2011.

Et on replonge tête la première dans le Chicago Blues après la parenthèse John Lee Hooker, avec l’un des grands guitaristes de cette scène. Buddy Guy est l’archétype du showman blues, développant un style et une attitude qui seront l’une des plus grandes influences de Jimi Hendrix. En studio, il essayait de reproduire ce style puissant, sauvage, mais Chess Records refusa de sortir ses enregistrements. Ils étaient trop… trop. Chess n’a utilisé Buddy Guy qu’en tant que guitariste de studio, et il a joué pour Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Little Walter et d’autres sur leurs tubes. Du coup Buddy Guy s’est surtout fait connaître dans les années 60 grâce à ses concerts, à sa présence, à ses techniques guitaristiques, bref, il envoyait du bois en concert et a grandement contribué à la naissance du blues-rock et du hard rock. Hendrix n’était pas le premier à tourner les amplis à fond, à jouer de la guitare derrière sa tête, croyez-moi. Bon, Buddy Guy n’était pas le premier non plus (des tas de bluesmen des années 30 et 40 faisaient ça, et pire), mais entre ses techniques révolutionnaires et sa maîtrise du blues, il a fait une impression dingue sur tous ceux qui l’ont croisé en concert. C’est ce qu’il a fait depuis 1957, l’année de son arrivée à Chicago, et encore aujourd’hui.

(si vous vous demandez qui est le bassiste qui assure méchamment, c’est Jack Bruce, de Cream, l’un des plus grands bluesmen de tous les temps)

Gaucher, Otis Rush, joue avec une guitare pour droitier à l’envers, sans en changer les cordes. Avec sa voix très soul et des soli à la Freddie King (qu’il influencera, et non l’inverse) (dur de suivre qui influence qui à cette époque, mais peu importe), il développa un style qui sera identifié comme le « West Side Sound ». Même au sein de Chicago il y avait des sons et des scènes différentes selon les quartiers. C’est sa voix qui personnellement m’a pas mal marqué, peu de bluesmen avaient une voix aussi profonde et puissante à l’époque. Je retrouve son influence chez Peter Green (Fleetwood Mac) ou Stevie Ray Vaughan. Malheureusement, le succès commercial ne suivra pas à l’époque, malgré des morceaux absolument magnifiques comme « Double Trouble » ou « You Know My Love » que vous retrouverez dans la playlist. Moins spectaculaire que les autres peut-être, même s’il sera toujours acclamé par les critiques. Cela paiera dans les années 80, avec quelques tournées américaines et européennes, mais il n’eut jamais la reconnaissance qu’il mérite, malgré une introduction dans le Blues Hall of Fame.

La version live de « All Your Love » ci-dessous est l’un des meilleurs trucs que j’ai entendus. Si vous connaissez « Black Magic Woman » de Peter Green, vous entendrez peut-être des similitudes (tout se recycle dans le blues) :

La seule femme de cette liste, Big Mama Thornton, n’eut qu’un seul tube, mais quel tube : « Hound Dog », qui restera 7 semaines n°1 du Billboard R&B en 1953, se vendit à plus de 2 millions d’exemplaires et qui fut repris par Elvis Presley en 1956. Malheureusement pas grand-monde n’est au courant que le morceau fut écrit par Willie May Thornton, et vous imaginez bien qu’elle n’a pas touché grand-chose des profits générés par ce titre. Big Mama Thornton en imposait, et personne ne l’emmerdait. Avec sa voix ultra-puissante et sa présence scénique, qu’elle a travaillées au cours de ses années de chanteuse au sein du Hot Harlem Revue, une compagnie musicale avec laquelle elle fit le tour du Sud des Etats-Unis pendant sept ans (de 14 à 21 ans), elle se fit rapidement une réputation à Houston. Pour ses deux premiers albums, enregistrés en 1965 et 1966, elle s’est entourée de petits musiciens débutants nommés Muddy Waters, James Cotton, Buddy Guy, Otis Spann, Fred McDowell… Sur son troisième album figurait « Ball ‘N Chain », qui fut repris en 1968 par Janis Joplin au Monterey Pop Festival, et les gens s’intéressèrent d’un coup à Big Mama Thornton. Cela lui permit de continuer à enregistrer et à enchaîner les concerts dans les années 70, malgré quelques petits soucis de santé (elle aimait aussi beaucoup le whisky), jusqu’à sa mort en 1979.

(Buddy Guy à la guitare)

Ouuuh, le blues de ce monsieur est parmi les plus cool de l’Histoire. Il a permis de populariser une forme de piano blues extrêmement douce, à l’aide de ballades jazzy et de sa voix de crooner qui n’est pas sans rappeler le maître Nat King Cole. Il a connu ses plus grands succès dans les années 40, mais je trouve qu’il a plutôt sa place dans cette liste. Les années 50 furent un peu plus compliquées pour lui, car son style n’était plus vraiment à la mode à cause de tous les gens dont je vous ai parlé précédemment. Il signa toutefois quelques succès au début de la décennie, comme « Get Yourself Another Fool », « Black Night », « Hard Times » ou « Trouble Blues ». Je pense qu’un certain Ray Charles a dû user son tourne-disques à écouter ces morceaux… IL a continué de faire des concerts jusque dans les années 80 et par un heureux enchaînement de rencontres et événements, il sortit l’album One More for the Road, première étape de son comeback. Il enregistra par la suite une série d’albums qui lui valurent quelques nominations aux prestigieux Grammy Awards américains. Cela lui permit d’atteindre un niveau de célébrité qu’il n’a jamais atteint dans les années 40 et 50.

Henry Byrd, aka Professor Longhair, aka Fess, est l’un des grands représentants du rhythm & blues de la Nouvelle-Orléans, qui composa des morceaux aussi emblématiques et intemporels que « Tipitina », « Big Chief » ou « Go to the Mardi Gras ». La scène musicale de la Nouvelle-Orléans a toujours été l’une des plus excitantes du monde, et pendant les années 50 Professor Longhair enregistra une série d’excellentissimes morceaux blues, inspiré principalement par la musique afro-cubaine qu’il vénérait, le boogie, la rumba, et tous les rhythmes syncopés sur lesquels il pouvait mettre la main. Le succès commercial ne se présenta jamais à lui, le public blanc n’étant pas prêt pour s et pendant les années 60 il dû se faire employer comme concierge chez un disquaire pour survivre… Il est maintenant vénéré à la Nouvelle-Orléans où sa musique est jouée tous les soirs. L’occasion de vous recommander de nouveau la série Treme qui explore la vie post-Katrina de la Nouvelle Orléans et dont la bande-son est une orgie musicale dont Professor Longhair est l’un des principaux protagonistes.

« The blues is the roots, the rest is the fruits. », Willie Dixon

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Il y a 6 commentaires.

  1. Pingback: Le Choix : Les Indispensables Blues – 1ère Partie: Les Racines

  2. Ton post est rafraîchissant! Malheureusement, pour la playlist, Spotify n’est pas disponible chez moi (en Tunisie)!

  3. Très intéressant!

  4. Elégante contribution bluesy… J’ose te proposer, cher Eddy qui ne me répond surtout jamais, cette pépite toujours bouleversante de ce filou de SBW2… que j’eu du youtuber moi-même lorsque me suis aperçu, à l’époque, de l’absence insupportable de cette version çi sur le net…. –> http://youtu.be/WPKP_HdzY7k

  5. Un grand merci pour cette introduction qui permet de déclencher un véritable voyage à travers l’histoire de cette musique, mais aussi de tous ceux qui l’ont forgée, souvent dans la douleur. Pour ceux qui ne peuvent ouvrir Spotify, UTube est très utile car on y retrouve l’essentiel (et même plus) de la musique et parfois des trésors (vidéos, interviews, concerts etc.)

  6. merci mille fois,Mlle !!! Il y a, au bas mot 60 ans que j’écoute des blues, mais vous m’en avez encore fait découvrir. Donc chapeau bas ! Un seul regret dans vos 2 listes, vous ne parler que peu des pianistes. Il en est deux que j’aime particulièrement tant par leur jeu que par les sujets de leur paroles, c’est d’abord et surtout Champion Jack Dupree ( par exemple Young Girl Blues) et ensuite Pinetop Perkins, à une moindre échelle, parce qu’il a infiniment moins enregistré que Dupree. Il y a d’autres bien sûr, que j’écoute aussi, mais ces deux là, me font cracher mes tripes!
    quoi qu’il en soit, merci de nous avoir fait partager votre érudition. Et dommage que je vous ai pas connue avant !
    Gilbert PETIT, dit Satchmo

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