Les Indispensables Blues – 1ère Partie: Les Racines

Deuxième partie : http://www.lechoix.fr/blues/les-indispensables-blues-2eme-partie-les-annees-50-et-60/

Ce billet est la première partie d’une sorte de rétrospective du blues au travers de ses principaux protagonistes. J’étais partie pour ne faire qu’une playlist de 21 « indispensables », mais finalement j’ai décidé de prendre mon temps. Deux autres billets suivront celui-ci et j’espère ainsi vous montrer à quel point cette musique est passionnante.

Je ne vais pas vous raconter toute l’histoire, sachez seulement que la musique blues est née à la fin du 19ème siècle dans le sud des Etats-Unis par la population afro-américaine. Les fameux « spirituals », les chants africains, les chants de travail sont les formes primaires du blues. Le premier enregistrement date de 1920, « Crazy Blues », un vaudeville blues de Mamie Smith. J’vous propose dans cette partie les 21 indispensables blues de la période d’avant-guerre (la seconde, évidemment), même si certains titres ont été enregistrés quelques temps après 1945. Ce sont les bluesmen (et women) du Mississippi, du Tennesse, ceux qui pratiquent le Piedmont blues, le jazz blues (représenté par Bessie Smith), le country blues, sans oublier le fameux Memphis Jug Band.

Essayez de vous remettre dans le contexte de l’époque, les années 1920 et 1930, entre les deux guerres mondiales, marquées par la crise de 1929 et la Grande Dépression qui suivit et qui toucha fortement l’industrie du disque. Beaucoup de bluesmen se retrouvèrent sans le sou pendant cette Grande Dépression, ou après la Seconde Guerre Mondiale, quand le blues acoustique n’était plus populaire. Dans les années 1920 et 1930, vivre de sa musique était quasiment impossible, tous les musiciens ou presque devaient jouer dans la rue, s’engager dans des shows ambulants (les medicine shows, j’y reviendrai) ou s’accommoder de boulots merdiques pour survivre. La drogue, l’alcool, les bagarres, les maladies, le travail dans les champs de coton ou à l’usine, ce sont autant de sujets que se sont appropriés les bluesmen, et blueswomen.

Vous trouverez donc dans le lecteur ci-dessus ou en cliquant ici 208 morceaux en streaming via Spotify. N’oubliez pas de vous abonner à la playlist pour pouvoir y avoir accès quand vous voulez !

Et vous trouverez ci-dessous un petit texte pour chacun des 21 artistes présents dans la playlist, histoire d’enrichir votre culture musicale et de vous familiariser avec ces hommes et femmes de manière ludique.

et un sampler à télécharger (format zip) de 21 morceaux, un pour chaque artiste figurant dans cette liste.

Bonne lecture et bonne écoute ! On commence tout de suite avec Eddie « Son » House…

Il est né quelque part au début du 20ème siècle et commença à jouer de la guitare à 25 ans, inspiré par le légendaire musicien country Willie Nelson. Comme il n’était pas très fort techniquement à la guitare, contrairement à Robert Johnson qu’il encensera (c’est lui qui fit courir la rumeur selon laquelle Johnson aurait vendu son âme au Diable en échange de sa virtuosité à la guitare), il metta au point un nouveau style, avec des rythmes répétitifs, puissants, jouant beaucoup en slide, popularisant par la même occasion l’utilisation du bottleneck (« goulot de bouteille » littéralement, c’est un tube en métal qui permet de euh… « métalliser » le son). Contrairement à la plupart des artistes ci-dessous, Son House profita du « revival blues » des années 1960 pour refaire des concerts et des festivals jusqu’en 1974, année de sa mort.

À ne pas confondre avec Sonny Boy Williamson II de Chicago (aka Alex « Rice » Miller), qui fut tellement influencé par Sonny Boy Williamson qu’il lui piqua carrément son nom. Comme beaucoup de pionniers du blues, il fut beaucoup influencé par la country. Des oreilles peu habituées au blues pourraient avoir du mal, au travers de cet article, à distinguer le blues de la country ou de la folk. Sonny Boy Williamson est donc un harmoniciste du Delta du Mississippi dont le premier enregistrement, « Good Morning, School Girl » fut l’un des plus gros succès blues des années 30. C’est l’harmoniciste le plus important de la décennie, tout simplement, puisqu’il montra que l’harmonica pouvait être utilisé comme instrument principal du blues. Tous les harmonicistes doivent quelque chose à Sonny Boy Williamson. Il est mort à 34 ans, en 1948, lors d’une agression.

En 1931, Skip James gagne un concours de blues et enregistre 34 morceaux en quelques jours lors de sessions d’enregistrement légendaires (un adjectif qui reviendra souvent dans ce billet). « Hard Time Killing Floor Blues », « Devil Got My Woman », « Jesus Is A Mighty Good Leader » et « 22-20 Blues » (qui est à la base du « 32-20 » de Robert Johnson et qui vous rappelle sûrement un certain groupe de blues-rock anglais) ont toutes été enregistrées lors de ces sessions. Il est tellement dégoûté de n’être payé que 40 dollars (pour cause de crise économique engendrée par le krach de 1929) qu’il abandonne le blues et devient baptiste dans l’église de son père. Il fut redécouvert, comme Son House, lors du revival blues des années 1960, et il participa au Newport Folk Festival de 1964. Ses morceaux sont très souvent des reprises, mais ils sont si largement ré-arrangés qu’on lui en accorde volontiers la paternité.

La seule photo connue de ce type est fascinante. Il a une gueule pas possible et des mains immenses. Né en 1891 et décédé en 1934 d’une crise cardiaque, il est surnommé Father of the Delta Blues et largement reconnu comme l’un des musiciens américains les plus importants du 20ème siècle, ayant influencé à peu près tous les musiciens du Delta du Mississippi. C’est une pure légende du blues et sans doute aussi sa première grande « star » (toutes proportions gardées), il était vraiment très connu dans le sud des Etats-Unis. Il était aussi connu pour ses qualités de showman, le bonhomme jouant avec sa guitare derrière la tête ou dans le dos (ça vous rappelle quelqu’un ?). Il mesurait à peine 1 mètre 65 mais la légende dit que sa voix pouvait porter jusqu’à 500 mètres sans amplification.

Dans la série Father of… je demande le Father of the Memphis Blues ! Frank Stokes est né en 1988 dans le sud de Memphis et, après s’être fait connaître dans la région en jouant dans les rues de Memphis, acquis un certain sens du show business aux côtés de Doc Watts et de son medicine show. Si vous avez lu les BDs de Lucky Luke vous connaissez ces charlatans médecins ambulants, qui se baladaient aux Etats-Unis en vendant leur produit miracle. Eh bien ils étaient accompagnés de comédiens, danseurs, chanteurs, clowns, troubadour, et Frank Stokes était l’un d’entre eux. En lisant la biographie de Stokes vous vous rendrez compte que le type a fait à peu près tous les boulots du show business qui existaient à l’époque. Ses enregistrements de blues, souvent en duo (avec Dan Sane ou Furry Lewis) n’étaient pas très populaires à l’époque, mais ils ont beaucoup influencés les futures stars du Memphis Blues comme Memphis Minnie dont je vais vous parler dans un instant. Le style de Frank Stokes est très intéressant, dansant (ce qui caractère le style guitaristique du Memphis blues), Stokes ayant mélangé des éléments de la country, de musique de ménestrel et des tas d’éléments des différents styles folk de l’époque.

Memphis Minnie est née à la Nouvelle-Orléans en 1897, et fut la première femme à devenir une star du blues. John Lee Hooker a appris à jouer de la guitare en écoutant ses disques, c’est dire si elle savait jouer. Même à l’époque elle était considérée comme l’égale des hommes en matière de blues. Elle déménagea dans les années 20 à Memphis et on lui donna le nom de la souris de Walt Disney, tout simplement parce que Lizzie Douglas n’était pas très glamour. Sur scène elle s’habille comme une reine, coupes de cheveux parfaites, bijoux, robes… Autant vous dire que les hommes étaient à ses pieds. Son style s’inspire de Frank Stokes, il possède un swing particulier. Originaire de Louisiane, elle mélangea la country et le Memphis Blues pour créer sa propre variante du country-blues. Ses principaux succès ont été enregistrés au début des années 40, comme « Me and My Chauffeur Blues » ou « Nothing In Ramblin' ». Le premier morceau de la playlist ci-dessous est « When the Levee Breaks », qui sera reprise par Led Zeppelin en 1971 et par Bob Dylan en 2006 (sous le nom « The Levee’s Gonna Break »).

Sans doute la figure la plus connue du blues du Delta, avec la fameuse légende du crossroads et sa mort tragique à l’âge de 27 ans (l’âge maudit). Il est porté aux nues par Eric Clapton, Jimi Hendrix, Keith Richards… Comme le dit Martin Scorsese dans Love In Vain: A Vision of Robert Johnson : « The thing about Robert Johnson was that he only existed on his records. He was pure legend. » Tout dans sa biographie doit être pris avec des pincettes. Je lui avais consacré un article quelques semaines après la création de ce blog. C’est un petit prodige, très timide selon certains, mais aussi bourreau des coeurs pour d’autres, et qui avait un vrai talent de showman, établissant toujours d’excellents contacts avec le public de l’époque, jouant ce qu’ils voulaient entendre et pas forcément ses propres compositions. Celles-ci ont été enregistrées lors de sessions légendaires, soit dans une chambre d’hôtel (Johnson faisant face au mur), soit dans un studio de Dallas. De son vivant, il était déjà une légende, alors vous imaginez bien qu’au fil des décennies celle-ci ne fit que croître, tout comme le nombre d’artistes qu’il influença.

« ‘Lectric Chair Blues », « Easy Rider Blues », « Rabbit Foot Blues » et même « Chinch Bug Blues », Blind Lemon Jefferson ne se foule pas avec les noms de ses chansons. Lui c’est le Father of the Texas Blues, s’étant illustré par son originalité guitaristique et sa voix aigüe, aux côtés de son collègue Leadbelly dont j’vous parle plus bas. Comme vous allez l’entendre dans la playlist ci-dessous, Jefferson avait une façon de jouer de la guitare beaucoup plus complexe qu’un Son House ou un Charley Patton, et des facilités vocales évidentes. Ses chansons sont un témoignage de la vie courante des travailleurs du Sud des Etats-Unis. Comme Blind Blake ou Ma Rainey, il obtint un contrat chez Paramount Records (LA maison de disque du blues dans les années 1920) et eu quelques hits à l’époque, notamment « Match Box Blues » et « See That My Grave Is Kept Clean », la dernière fut d’ailleurs ré-enregistrée et re-sortie en 1928. Il est décédé à 36 ans, on ne sait pas avec certitude comment. Parmi les scénarios possibles : attaque cardiaque, empoisonnement, hypothermie…

Booker T. Washington White, aka Bukka White, est un des moins connus de ces indispensables, mais il y a largement sa place. Son histoire n’est pas banale (en même temps, tous les gens présents ici ont des histoires peu banales) puisque « Shake ‘Em on Down » devint un succès alors que White purgeait une peine de 3 ans de prison. Il fut libéré en 1940 et enregistra une tripotée de morceaux qui formèrent la partie la plus importante de son répertoire. Après ça il disparut, pas empoisonné, gelé, assassiné avec une corde à linge dans un bar de Memphis, non, il disparut et travailla dans une usine (on est alors en pleine Seconde Guerre Mondiale). C’est Bob Dylan qui, en 1961, enregistra une reprise de « Fixin’ to Die Blues », supposant que Bukka White devait être mort. Il fut redécouvert et enregistra de nombreux autres morceaux dans les années 1960 et 1970, participa à de nombreux festivals… À noter que B.B. King, dont j’vous reparlerai dans la 2ème partie de cette série, était le cousin de Bukka White, qui lui offrit sa première guitare.

La grande dame du jazz-blues, surnommée « The Empress of the Blues », c’est la plus populaire chanteuse de blues des années 1920 et 1930 (elle était aussi bisexuelle) (le genre de détail à sortir lors d’un dîner pour le rendre plus intéressant :p) (il faut avoir des amis fans de blues aussi). Elle a passé pas mal de temps aux côtés de Ma Rainey, son aînée, dans une troupe où se trouvait également son frère. Elle avait été engagée comme danseuse car Ma Rainey avait déjà une jolie réputation. Toujours est-il qu’elle enchaîna les comédies musicales et commença à se faire un nom comme chanteuse de blues. Le succès commercial de « Crazy Blues » de Mamie Smith poussa Columbia Records à chercher d’autres chanteuses. Bessie Smith enregistra plus de 160 morceaux avec Columbia, accompagnée par les plus grads noms de l’époque : Louis Armstrong, James P. Johnson, Fletcher Henderson. Elle est décédée à 43 ans des suites d’un accident de voiture.

Et voici le King of Ragtime Guitar ! Le ragtime, joué principalement au piano, avec son rythme syncopé, précurseur du jazz et super populaire de 1897 à 1918. « Ragged », ça veut dire déchiqueté, littéralement. Ce qui caractérise le ragtime c’est que les musiciens jouent des notes entre les temps principaux, ce qui crée un décalage. Blind Blake s’est inspiré du ragtime pour créer son style guitaristique, tout en fingerpicking, mélangeant le tout avec le blues, et ça donne le Piedmont blues. Il eut pas mal de hits chez Paramount Records avant que la maison de disques fasse banqueroute en 1932. On ne sait quasiment rien de sa vie, il n’existe qu’une seule photo de lui vivant. Ce qui est à peu près sûr c’est qu’il buvait comme un trou, et qu’il est mort à 40 ans.

Lonnie Johnson est sûrement l’un des plus grands pionniers de la musique américaine. Il est né à la Nouvelle-Orléans, dans une famille de musiciens, en 1899. Il joue du violon, de la guitare, de la mandoline, du piano… En 1925 il gagne un concours de blues et obtient un contrat avec Okeh Records. « I guess I would have done anything to get recorded – it just happened to be a blues contest, so I sang the blues. » En écoutant « Guitar Blues » ou « Hot Fingers » vous penserez sûrement à Django Reinhardt, dont Lonnie Johnson est une des principales influences. Il était spécialisé dans les instrumentaux de guitare et a virtuellement eu une influence sur tous les guitaristes qui suivirent, principalement ceux qui se lanceront dans le blues électrique. La Grande Dépression et la Seconde Guerre Mondiale l’amèneront à abandonner la musique et à enchainer les boulots merdiques pour gagner sa vie, comme concierge dans un hôtel de Philadelphie. C’est là qu’il tomba sur un DJ qui le reconnut et produisit un album comeback. Quelques mois plus tard il se retrouvait à jouer avec Duke Ellington. Le succès lui passa toutefois sous le nez, il se barra au Canada et continua à jouer sporadiquement jusqu’à sa mort en 1970, des suites des blessures dont il fut victime lors d’un accident de voiture.

Le Guitar Wizard ! C’est le premier guitariste noir à avoir utilisé une merveille de ce genre, plaquée or, la guitare au son le plus puissant et bruyant qui existait à l’époque (il n’y avait pas encore d’amplification, j’vous le rappelle). C’est un des dieux du slide, il utilise le bottleneck à foisons ce qui influença tous les guitaristes du Chicago blues dont je vous parlerai dans la seconde partie de cette série (Muddy Waters and co). Il accompagné Ma Rainey, Sonny Boy Williamson I, Memphis Minnie et toutes les stars du blues de l’époque, tout comme Big Bill Broonzy. Il eut de très bons succès commerciaux et était relativement prospère. Sa femme mourut en 1953, il sombra dans l’alcoolisme et décéda, sans un sou, en 1981…

Il était l’un des meilleurs amis de Tampa Red (l’ordre de cette liste n’est pas complètement fait au hasard) et eu une vie un peu moins triste que lui. En fait il a réussi à changer de style plusieurs fois, passant du country blues (qu’il jouait à ses débuts, dans les années 1920) à un blues plus urbain, et qui connaissait un certain succès populaire dans les années 1930 et 1940. Il retourna à blues plus folk dans les années 1950, faisant de lui l’un des pionniers de la scène « revival folk » aux Etats-Unis (Pete Seeger, Woody Guthrie, Leadbelly…). Il est crédité sur des tas de hits blues, en plus de ses propres succès. Il savait jouer de tout, du ragtime, hokum, country blues, city blues, jazz blues, folk blues, spirituals… Dans les années 1940 il enregistra des morceaux qui sont reconnus par beaucoup comme ayant permis l’éclosion du blues électrique ! Il mélangeait les genres, tentait des tas de choses… C’est vraiment l’un des pionniers du blues, incontournable !

Lui c’est le crooner du blues. Grosse influence sur Ray Charles et Nat King Cole, évidemment. C’est aussi l’un des premiers bluesmen du Nord des Etats-Unis puisque bien qu’il soit né à Nashville, Tennessee, il grandit à Indianapolis. Son apport au blues est l’originalité de son style, mêlant piano et guitare. Cette recette simple lui permis de décrocher des succès immédiats comme « How Long, How Long Blues » et il fut l’un des bluesmen les plus populaires des Etats-Unis de 1928 à 1935, date de sa mort soudaine à seulement 30 ans… Il était tombé depuis un moment dans l’alcoolisme, mais les circonstances de sa mort restent mystérieuses.

Musicien accompli (il sait lire et écrire de la musique en braille), c’est sa maman qui lui apprit à jouer avant qu’il ne devienne l’un des meilleurs guitaristes de sa génération. Il devint rapidement spécialiste de la guitare à 12 cordes, mélangeant le son du Delta et celui de la Côte Est, plus élaboré, il mêlait le fingerpicking à la Blind Blake et l’utilisation du bottleneck à la Tampa Red. Il en résultait un style unique, le bonhomme ne jouant jamais un morceau deux fois de la même manière, changeant le rythme en cours de route, faisant varier la mélodie, improvisant… Blind Willie McTell a beaucoup influencé Bob Dylan qui lui a rendu hommage dans ses chansons à plusieurs reprises, Kurt Cobain, Jack White (l’album des White Stripes De Stijl est dédié à McTell). C’est vraiment l’un des bluesmen les plus intéressants à écouter, d’autant qu’il a été très prolifique tout au long de sa carrière. Après la Seconde Guerre Mondiale il enregistra de nouveaux morceaux mais ils ne connurent pas le succès escompté. Il se retrouva à jouer dans la rue et fut redécouvert en 1956 par le propriétaire d’un magasin de disques d’Atlantic Records qui l’attira dans son magasin avec une bouteille de liqueur (véridique) et en profita pour enregistrer ce qui est connu comme Blind Willie McTell’s Last Session. Il est mort 3 ans plus tard d’une attaque cardiaque.

Et voici The Mother of the Blues ! Gertrude Pridgett, ala Ma Rainey, est née en 1885 et commença sa carrière à 12 ans, chantant dans sa ville natale de Columbus en Géorgie, puis dans le cadre de l’église baptiste, puis avec son mari dans des spectacles ambulants… Elle a vraiment roulé sa bosse pour devenir une show-woman accomplie, exubérante, confiante en son talent. Elle signa comme beaucoup avec Paramount Records et enregistra une centaine de morceaux en 5 ans, devenant l’une des figures incontournables du blues, son succès dépassant même les limites du Sud des Etats-Unis. Elle était toujours embarquée dans des tournées qui faisaient le tour du pays, elle devint donc vite très connue. Mais à la fin des années 1920 le style vaudeville n’était plus à la mode, son contrat avec Paramount se termina et elle retourna à Columbus et succomba chez elle à une attaque cardiaque en 1939. Elle fait un peu peur sur la photo ci-dessus, la voici dans ses plus jeunes années (elle fait toujours un peu peur).

On retourne dans le Delta du Mississippi avec Big Joe Williams, qui a eu le bon goût de vivre 72 ans. J’en ai un peu marre de parler de gens qui sont morts avant de dépasser le demi-siècle d’existence, noyés dans l’alcool. Il n’a pas eu une vie très tranquille, il passa quelques mois dans le pénitencier d’Angola en Louisiane. ‘faut dire que le type était franchement acariâtre et avait une sacrée réputation de bagarreur. Il jouait partout où il était possible de jouer, de la Nouvelle-Orléans à Chicago. Il enregistre à partir de 1935 et sortit très vite l’énorme succès « Baby Please Don’t Go », qui sera repris par à peu près tout le monde et qui est aujourd’hui un standard du blues. Il utilisait une guitare à neuf cordes, ce qui rend son jeu de guitare reconnaissable parmi tous. Il bénéficia largement du revival blues et fit le tour du monde en participant à de nombreux festivals de blues. J’vous conseille la lecture de ce compte-rendu (en anglais) d’un concert de Big Joe Williams dans un festival new-yorkais de 1965, vous comprendrez un peu mieux le caractère du bonhomme.

Je pense avoir mentionné le jug plusieurs fois dans cet article sans avoir expliqué exactement ce que c’était. C’est une forme de musique folk qui emprunte autant au Memphis blues qu’au ragtime, et à toutes les formes de musiques traditionnelles. Ce sont des groupes de musiciens qui jouent d’instruments classiques et d’instruments bricolés, kazoo, planches à laver, des cuillères en guise de percussions, des seaux, des os, des peignes, n’importe quoi. Ils produisent une musique très dansante et très énergétique, qui servit de base au rock’n’roll, et le Memphis Jug Band est l’un des plus excentriques d’entre eux. Vous me direz que ce n’est pas vraiment du blues, mais je trouvais difficile de ne pas les mentionner. Memphis Minnie, Ma Rainey, Big Bill Broonzy, Tampa Red, tous ont fait partie à un moment ou à un autre d’un jug band, ces groupes faisaient vraiment partie du paysage musical de l’époque et leur originalité, leur excentricité ont participé au développement du blues. C’était aussi un bon moyen pour les futurs stars du blues de s’entraîner et développer leur style. C’est l’harmoniciste Will Shade qui créa le Memphis Jug Band aux alentours de 1927, la composition du groupe changeant d’un jour à l’autre suivant les disponibilités de chacun.

Avec son jeu de guitare rapide et puissant, inspiré du ragtime (le jeu syncopé des pianistes de cabaret qui inspirera le jeu des guitaristes du Piedmont blues), le Révérend Gary Davis, aussi appelé Blind Gary Davis, entama dès ses 17 ans une vie de musicien itinérant, rencontra Blind Boy Fuller à qui il apprit à jouer, et devient pasteur baptiste à Washington en 1933. Le problème c’est que les paroles du blues sont considérées comme profanes par l’église baptiste, donc Gary Davis y substitue des chants de gospel. C’est à peu près à cette époque qu’il commença à enregistrer. Vers 1940 il arrive à New York et recommence à jouer dans les rues, tout en donnant des cours de guitare. C’est le revival soul qui le remettra sur le devant de la scène, et il en metta plein la vue à toute une génération de musiciens blancs, Bob Dylan, Dave Van Ronk, Grateful Dead… Il fut un mentor incontournable pour toute la scène revival folk et il a laissé des morceaux comme « Samson & Delilah », « Death Don’t Have No Mercy », « Cocaine Blues », « Bad Company » qui sont de vraies tueries. Pas sûr que Dieu approuve cette expression ceci dit.

Alors lui c’est un phénomène. C’est plus un artiste folk que de blues, mais de toute façon il a joué d’à peu près tous les styles qui existaient à son époque, et à chaque fois c’est génial. Mais d’abord, je me dois de préciser que Leadbelly est un bad boy de première, il a passé en tout 12 ans en prison : il prend d’abord 7 ans pour meurtre (1918 > 1925), 4 ans pour tentative de meurtre (1930 > 1934) et enfin en 1939 pour violences. Il est découvert en prison, en 1933, par les fameux John et Alan Lomax (respectivement père et fils), musicologues et collecteurs de musiques du monde entier. Ils enregistrèrent avec Leadbelly des centaines de chansons et le firent sortir de prison en 1934 grâce à une pétition envoyée au gouverneur de Louisiane. Les Lomax l’emmenèrent à New York où Leadbelly galéra un long moment avant d’enregistrer ses meilleurs morceaux, de 1940 à 1945, avec RCA, Capitol ou encore la Bibliothèque du Congrès. Il meurt d’une sclérose en 1949, à 64 ans. Il laisse un nombre impressionnant de morceaux qui balayent tout le spectre du blues et de la folk. « Where Did You Sleep Last Night » fut repris par Kurt Cobain, « The Gallis Pole » par Led Zeppelin, « Black and Betty » par Ram Jam… et sa chanson-signature « Goodnight, Irene » (l’originale date de 1886, Leadbelly l’a largement modifiée) a été reprise avec succès par les Weavers ou Frank Sinatra. Il a inspiré vraiment beaucoup, beaucoup de monde. Un phénomène j’vous dis.

« Blues is a natural fact, is something that a fellow lives. If you don’t live it you don’t have it. Young people have forgotten to cry the blues. Now they talk and get lawyers and things. », Big Bill Broonzy

La photo de tout là-haut c’est Robert Johnson.

Deuxième partie : http://www.lechoix.fr/blues/les-indispensables-blues-2eme-partie-les-annees-50-et-60/

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Il y a 12 commentaires.

  1. Merci beaucoup!!!

  2. Génial! Trop hâte de lire et écouter tout ça! Merci!!

  3. superbe présentation et sélection (trés étoffée, la plupart de ces bluesman me sont parfaitement inconnu)
    joli travail

  4. Merci ! super boulot dis-donc! Et comme disait le grand Jimi : « Blues is easy to play, but hard to feel. » Après ça, j’attends les indispensables British Blues boom, avec Fleetwood mac, John Mayal, y’a du pain sur la planche ;)

  5. Quel travail de défrichage! Félicitations Mlle, j’y retourne de ce pas. 1000 fois merci!

  6. Entre ce sampler extraordinaire et le « It might get loud » en streaming, vous nous choyez ma chère.
    Merci pour tout ce blues.

  7. Superbe! J’espère retrouver Mississipi John Hurt, John Lee Hooker, Howlin’ Wolf et Buddy Guy dans le prochain épisode!

  8. Ha et Memphis Slim, Taj Mahal et Muddy Waters aussi!

  9. In reply to Raf

    Ils y seront tous, et plus encore :))

  10. Bonjour,

    Très bien, un trés très bon travail !

    Avez vous déjà parlé de blind Boy Fuller et de Memphis Minnie ? (j’ai peut-etre mal cherché !)

    A trés bientôt.

  11. De l’érudition et du partage, merci pour cette liste! Certes pas indispensable mais comme je vois qu’il y a du Black Keys mis en avant sur le site, Junior Kimbrough serait l’un de mes bluesmen préféré.

  12. Salut, grand amateur de ce style je trouve cette approche super complète malheureusement je n’arrive pas à télécharger les morceaux. Je ne comprends pas pourquoi.

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