Electric Ladyland
par Jimi Hendrix

Sortie : 16 septembre 1968
Label : MCA / Polydor
Stéréotypes : Rock, Psyché, Blues, Expérimental
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Troisième et dernier album studio de Jimi Hendrix et de l’Experience (en 1970 sortira l’album live Band of Gypsys, avec l’autorisation de Jimi), ce disque est aussi le sommet ultime du plus grand guitariste électrique de l’Histoire. Jimi y est batteur, bassiste, guitariste, producteur, chanteur, parolier… Il y joue même du kazoo sur « Crosstown Traffic ». Pendant les nombreuses séances d’enregistrement d’Electric Ladyland, Jimi a tout fait exactement comme il l’entendait, poussant jusqu’au bout ses idées et son perfectionnisme pour nous offrir un double-album tout simplement extraordinaire.
En 1968, Jimi Hendrix est déjà une star internationale. Il a sorti 2 albums avec l’Experience, jammé avec Buddy Guy, Eric Clapton, BB King, fait la première partie de Johnny Hallyday à L’Olympia, les Beatles et les Rolling Stones l’adorent, toutes les critiques sont dithyrambiques, tous ses concerts sont sold out… Il est déjà bien plus qu’un simple phénomène de la guitare.
Electric Ladyland est l’album le plus personnel, représentatif de Jimi Hendrix. À l’époque tout va plutôt bien pour lui, ses concerts se passent très bien, il vient de revoir toute sa famille lors de sa tournée américaine et il entre en printemps en studio avec la ferme intention d’enregistrer son chef-d’oeuvre. Pendant l’enregistrement il perdra son producteur Chas Chandler et son bassiste Noel Redding, le premier car il n’avait plus aucun contrôle sur Hendrix qui n’en faisait qu’à sa tête, et le second car il ne trouvait plus sa place au sein de l’Experience. Il est crédité sur seulement 6 des 16 morceaux de l’album.
Seul Mitch Mitchell, le batteur de l’Experience, est prêt à suivre Hendrix dans les hauteurs stratosphériques où se balade joyeusement le Voodoo Child. Ce qui m’a toujours étonnée, c’est comment Jimi Hendrix pouvait enregistrer de tels chefs-d’oeuvre, faire preuve d’une telle minutie, tout en sachant que le type prenait toute une foultitude drogues. Il arrivait à combiner les deux, à s’aider des effets des drogues pour peaufiner son jeu, lui donner des idées de chansons… En ce sens, en en tout un tas d’autres, c’est un extra-terrestre.
Electric Ladyland commence par un trip hallucinogène de 90 secondes. Le genre de trip dont Jimi savait que les gens allaient « s’empresser de critiquer ». Il faut bien avouer que « …And the Gods Made Love » est très bizarre, avec cet effet sonore qui vous donne mal à la tête, et à pour fonction d’annoncer la couleur : accrochez-vous, vous n’avez jamais entendu quelque chose de pareil.
Et puis le bonheur commence. S’enchaîneront des morceaux mêlant blues, rock, soul, le tout sous une chape psychédélique et ponctué de moments de pure grâce guitaristique.
Jimi Hendrix a visiblement pris un plaisir fou à enregistrer ce disque et son écoute est une prise de pied incroyable de 75 minutes et 47 secondes. Jamais il ne s’était autant investi dans un enregistrement, allant jusqu’à s’enfermer en studio pendant une partie de la nuit pour aller lustrer un riff, une ligne de basse ou de batterie, enregistrer tout seul tous les choeurs de « Long Hot Summer Night »… Dave Mason dû enregistrer 20 prises de la partie guitare acoustique de « All Along the Watchtower » avant que Jimi n’en soit satisfait !
The Jimi Hendrix Experience : Noel Redding, Mitch Mitchell, Jimi Hendrix (de g. à d.)
Au-delà de cet extrême professionnalisme, l’Experience est aussi une histoire de potes musiciens qui se retrouvent en studio pour jouer, dirigés par un génial chef d’orchestre. De nombreux invités sont présents, et cette ambiance a été capturée sur la quatrième piste de l’album, « Voodoo Chile », ce monumental jam de blues avec Jack Casady (Jefferson Airplane) à la basse et Steve Winwood (Traffic) à l’orgue électrique. Imaginez juste cette dream-team en train d’enregistrer dans un studio vraisemblablement enfumé, au beau milieu de la nuit… Et le mec derrière sa console de mixage qui devait pas en croire ses oreilles… Difficile de comprendre à l’époque que ce disque allait élargir les horizons musicaux de milliers de musiciens qui allaient écouter « Crosstown Traffic » ou « House Burning Down » jusqu’à l’épuisement pour comprendre comment, COMMENT peut-on créer de tels morceaux.
Jimi Hendrix est en pleine frénésie créatrice, ses inventions sonores se multiplient à un rythme effréné, les distillant dans chacune des pistes qui compose Electric Ladyland. Il évolue dans un autre univers, je vois que ça. Evidemment vous avez la reprise « All Along the Watchtower » de Dylan, le riff légendaire de « Voodoo Child (Slight Return) » qui fera frémir Woodstock de bonheur et l’orgie rock « Crosstown Traffic », les trois méga-tueries inter-galactiques de l’album, trois morceaux dont les 10 premières secondes me font toujours me dresser les poils sur les bras, mais il n’y a pas que ça. Tous les autres morceaux, même s’ils ne possèdent pas la mythologie associée aux trois morceaux cités précédemment, sont de purs joyaux de blues-rock d’une classe et d’une maestria défiant l’imagination.
Le gaucher Jimi Hendrix en concert avec sa fameuse Fender Stratocaster pour droitier
Ce qui ne cesse de me frapper, c’est son aisance, sa quasi-désinvolture lorsqu’il nous balance des riffs parfaits, le son de sa guitare glissant tranquillement dans nos oreilles comme dans la coolissime « Long Hot Summer Night » ou « Come On (Let the Good Times Roll) », qui est pour moi la quatrième méga-tuerie de l’album. Epique, orgasmique, tout ce que vous voulez, c’est juste du pur plaisir. Tout est parfait, Mitch Mitchell comme d’habitude, la basse groovy à souhait de Noel Redding… Et Hendrix est toujours aussi facile, aussi léger sur ses cordes…
Vous pouvez prendre n’importe quel morceau, vous trouverez quelque chose de génial à vous mettre la dent. Vous pouvez chercher le moindre défaut dans n’importe quelle ligne de basse, chercher la moindre erreur de la part de Mitch Mitchell, vous n’en trouverez pas. Mitchell apporte quelque chose en plus au son de Hendrix : la souplesse, ou plutôt la flexibilité de son jeu, largement influencé par les batteurs de jazz, offrent assez d’espace à Jimi pour étaler ses solos comme il l’entend, et il ne se gêne pas du tout pour le faire, que ce soit dans « Gypsy Eyes » où la complicité entre les deux hommes saute aux yeux, ou l’épique « 1983… (A Merman I Should Turn to Be) », sur lequel Hendrix et Mitchell partagent la lumière.
Ce morceau, parlons-en. C’est sans doute le morceau le plus expérimental jamais enregistré par l’Experience. Il y a des effets cachés dans tous les coins qui lui donnent un aspect complètement surréaliste. Ce morceau me fait un peu penser à « The End » des Doors, il y règne à certains moments la même atmosphère apocalyptique, bien que dans « 1983… » possède lui des moments bien plus mélancoliques et soit moins anxiogène que le chef-d’oeuvre de Jim Morrison.
Le jazzy « Rainy Day, Dream Away », qui est couplée avec « Still Raining, Still Dreaming » et sa déclaration d’amour à la pédale wah-wah, est assez… drôle à un moment, avec un Jimi Hendrix complètement high discutant avec un autre type à propos de la pluie qui tombe dehors, avant qu’il ne commence à faire chanter sa guitare.
Et puis un album qui se termine par « All Along the Watchtower » et « Voodoo Child (Slight Return) », enchaînés bon sang, enchaînés ! Franchement, que voulez-vous que je vous dise… C’est comme deux orgasmes d’affilée, deux purs moments de bonheur enchaînés… C’est presque trop d’ailleurs. Presque.
Des millions de lignes ont été écrites sur Jimi Hendrix et Electric Ladyland, mais je pense que la meilleure chose à faire finalement, c’est de se taire et d’écouter. Et de dire merci à la fin, car cet album est un vrai cadeau des dieux.
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Eddie Williamson ‒ 27 juillet 2009