J’ai vu… DANIEL JOHNSTON & JAD FAIR à la Gaîté Lyrique le 8 avril 2012Vendeur dans un Mc Donald, Daniel Johnston aurait commencé à écrire à l’aube des années 80 des dizaines de chansons pour séduire une fille qui finit par épouser un croque-mort. Depuis, ce serait un doux euphémisme que de dire que Mr Johnston a fait du chemin : il est devenu tout aussi mythique qu’atypique. Ecrire sur un mec légendaire, auteur d’une foultitude de titres géniaux n’est pas franchement c’qu’il y a de plus évident. Tenez par exemple, il y a quelques mois j’ai commis l’erreur monumentale de me rendre au concert de Bob Dylan au Zénith de Lille, et c’était tellement triste à en pleurer que je n’ai pas réussi à pondre la moindre ligne sur cette catastrophe (ni de réécouter un de ses disques depuis, d’ailleurs). Mais cette fois point de déception en sortant du concert de Daniel Johnston à la Gaîté Lyrique, moment surréaliste et assez incroyable, en plein dimanche après-midi.Après avoir croisé Daniel Johnston dans la rue, tête baissée, l’air un tantinet dépressif, affublé d’un ensemble jogging/t-shirt rentré dans le pantalon, mettant en évidence sa proéminente bedaine ; je pénètre au sein de La Gaîté Lyrique afin d’assister à la première partie, incarné par Jad Fair.Jad Fair, c’est-à-dire l’un des membres des Half Japanese et grand ami du tout aussi grand Daniel Johnston avec lequel il a signé plusieurs albums dont, pour n’en citer qu’un, It’s Spooky. C’est donc parti pour une grosse demi-heure d’un… truc totalement barré, moitié concert, moitié expérimentations et incantations incompréhensibles.Déjà d’aspect, ce type a l’air un peu fou, avec ses longs cheveux gris négligemment ébouriffés. Mais alors dès qu’il entame son set, ça ne fait plus aucun doute. Accompagné uniquement d’un batteur qui bourrine sévère et dont le faciès arbore régulièrement un petit rictus en réaction aux facéties de son comparses, Jad Fair expérimente des choses assez étranges sur sa curieuse guitare. J’ai dû passer tout le concert (et ça me trotte toujours dans la tête depuis) à me demander la nature de son instrument, tant le son qui s’en dégageait était insolite, type bruit d’élastique façon dessin animé.Jad Fair ne joue quasiment aucune note, mais plutôt des cordes à vide ou étouffées. Il maltraite littéralement sa gratte (et nos oreilles par la même occasion). Résultat : au bout de 10min de concert, 2 cordes pétées. Cinq minutes plus tard, il y allait carrément de ses mains afin d’en arracher une troisième. Oui, certes, mais… Pourquoi ? Quoiqu’il en soit c’est assez cocasse à regarder, et je ne suis visiblement pas le seul dans la salle à le penser, puisque le public semble quelque peu interloqué et amusé à la fois.Musicalement c’est assez minimaliste et ça ne ressemble pas tellement aux albums que j’avais pu écouter de lui, un peu plus pêchu, étrange et un poil décousu. Mais au final le set se déroule sans que l’on voit le temps passer et l’on se prend carrément à apprécier la chose. Fin de la performance, après un ultime monologue incompréhensible à base « Superman » et autres expérimentations guitaristiques, Jad Fair plie sa guitare en deux – bon sang, j’y comprends vraiment rien à son instrument, me dis–je alors. Il quitte la scène, puis revient chanter a capella au bord de la scène pendant que son camarade tapote les amplis de ses baguettes.Daniel Johnston by Le[s An]Choix on GroovesharkAprès une attente un peu longue, c’est au tour du légendaire et géantissime songwriter, Daniel Johnston, toujours vêtu du même jogging pas très classe qu’il arborait déjà dans la rue un peu plus tôt dans l’après-midi. Le concert débute par le traditionnel « Hi, how are you ? », que Daniel interprète seul, armé d’une guitare classique miniature sur laquelle il esquisse laborieusement ses accords un peu bancals parfois mais d’une fragilité touchante, à l’image de sa voix. Sa voix, d’ailleurs, pfiou… Que rajouter de plus ? Elle est incroyable sur album, elle hérisse l’entièreté de vos poils en live, même si elle est parfois en léger décalage avec l’accompagnement.Après deux-trois titres, il est rejoint par deux musiciens qu’il a dénichés pour cette tournée, l’un qui gère la guitare folk et parfois la batterie, et un second qui n’est autre que Sébastien Adam des Bewitched Hands, qui abandonne parfois sa demi-caisse au son lumineux pour le piano. Les deux musicos assurent, l’ensemble tourne et accompagne parfaitement bien Daniel Johnston. Celui-ci reste quasi immobile, les mains tremblantes, le visage grimaçant et les yeux rivés sur son pupitre sur lequel repose un classeur renfermant les paroles de chacun de ses morceaux. Daniel Johnston blablatte régulièrement entre ses chansons, de manière attachante, timide, il a un peu l’air d’un enfant, de planer littéralement.Les titres s’enchaînent, tous aussi géniaux les uns que les autres, piochés par ci par là dans le répertoire ô combien riche de Daniel : le fabuleux « Life in Vain », l’enfantin « Casper the Friendly Ghost » ou encore « Don’t Let the Sun Go Down » qui provoque moult choses dans ma culotte… Wow. Moment de grâce ultime lorsque Mr Johnston annonce « An Old Song » composée avec son ami Jad Fair, « Some Things Last a Long Time », qu’il interprète accompagné d’un unique piano qui réitère inlassablement ces quelques notes qui vous mettent dans tous vos états.Mais l’intensité du concert n’atteint véritablement son paroxysme que lors du rappel composé du légitimement mythique « True Love Will Find You In The End », titre d’une minute quarante-sept précisément, repris maintes fois de manière plus ou moins réussie ou foireuse (The Legendary Tigerman, Spectrum, Beck… pour ne citer qu’eux).Fin du rappel, fin du concert, Daniel Johnston quitte modestement la scène, comme s’il était n’importe qui, un simple anonyme. Mais ce type est bel et bien un génie.