Le Jon Spencer Blues Explosion et moi Mercredi 27 août 200809h30J’apprends que le Jon Spencer Blues Explosion fait un concert exceptionnel demain, à la veille de son concert à Rock en Seine. JSBX. le groupe de ma vie d’ado. Celui qui m’a fait découvrir, adorer, vénérer le rock’n’roll. Un mythe. Vu plus d’une quinzaine de leurs concerts lors des douze dernières années, partout en France, jusqu’en Angleterre (un souvenir hallucinant, au Royal Albert Hall, à l’affiche avec le légendaire Solomon Burke). Me précipite sur internet, plus de billets. Me rue à la billetterie de la fnac saint-lazare, plus de billets. Par dépit, j’y achète une place pour Rock en Seine, essentiellement par nostalgie pour le Blues Explosion, au moins les voir le lendemain. A 45 euros pour un concert à prévoir fade et décevant, en plein jour, au parc de Saint-Cloud. Ça fait cher la nostalgie.Jeudi 28 aoûtDécide d’aller traînasser devant le point FMR, avec un infime espoir de trouver une place au black.21hBar du Point FMR. Lieu un peu désert. Normal, concert prévu pas avant 23h. Une pinte. Deux pintes. Aucun individu qui aurait pu ressembler à un quelconque revendeur à l’horizon. Je fais les cent pas. Je n’y crois déjà plus. Je vais, je viens. Je sors, et là, je me retrouve face à Russell Simins, le batteur mythique du Blues Explosion. 12 ans plus tôt, après un concert absolument fabuleux dans la petite salle de l’Olympic à Nantes, j’avais été fier comme un paon d’avoir serré la main de ce type-là ; le mec est toujours une légende, un mythe vivant, mais les années écoulées ont eu raison de mes derniers relans de groupie. Je ne réfléchis pas, lui tape sur l’épaule, lui serre la main, prononce deux trois mots dans un mauvais anglais. « Hey Russell. I’ve been a great fan. It’s a pleasure to see you back on stage with the Blues Explosion. blabla, blabla. » Je lui glisse entre deux phrases que j’ai pas de place pour ce soir, que je les vois demain au festival. Le gros Russell s’en tape. Il semble revenu de tout, et pour l’heure uniquement intéressé à trouver une bière. Du bout de ses babines, le vieil ours me lance un faible « thank you guy, good luck for tonight, see you tomorrow. » Ok. Le mec s’en fout.22hUne troisième pinte. Je croise l’ami Etienne, guitariste du groupe Cheveu. On discute. De sa tournée prochaine en première partie des Black Lips, de la sortie de son album. Il me dit qu’il prête son ampli au groupe qui joue en première partie, donc rentre gratuitement ce soir, et a revendu ses places à des potes quelques heures plus tôt ; je joue de malchance.22h30Je croise l’ami Fred Trux (ancien batteur de Jack of Heart, pour ne citer qu’eux). On discute. Lui, il a prêté sa batterie pour le concert de ce soir ; il a un pass. Me dit qu’on va essayer de s’arranger, de se refiler le pass peut-être. Sans trop y croire, je le remercie.23hJe discute avec pas mal de potes, eux aussi orphelins de ce putain de petit rectangle de papier qui nous ferait pénétrer dans la salle. Je croise l’ami Marc-Ant. On discute. In échange sur la tournée Now I Got Worry du Blues Explosion en 1996, comme deux vieux mélomanes rock poussiéreux. Lui les avait vu à Lille, moi à Nantes. Nous sommes d’accord. Ce concert a marqué toute notre vie de musique. Et pourtant, depuis, on en a avalé des concerts. Et pas que des médiocres. Mais cette tournée reste gravée dans la mémoire de tous ceux qui y ont assisté. Une puissance unique. Une énergie rock’n’roll tellement brute, tellement inattendue à cette époque-là. Un truc unique. Jon Spencer avait 10 ans d’avance. Personne ne jouait ça à l’époque. Depuis, de nombreux groupes, désormais bien plus célèbres que le JSBX, ont vu le jour. Mais Jon Spencer fut à la base de tout ça.23h30Nous n’y croyons plus. Par dépit, quatrième pinte. Près du bar, à travers la grille qui sépare les toilettes de la salle, j’aperçois Fred, le hèle mollement. Il me donne son pass à travers la grille. Je ressors. Je fais la queue. Je tente. Le videur jette à peine un oeil sur le badge. Je rentre. Comme une lettre à la poste. Je n’y crois pas. Alors que le groupe de première partie termine son set de rock noise, je commence à réaliser que je suis rentré, puis que François, Marc-Ant, Seb, tout le monde est rentré, par la même technique. On ne sait pas ce qui nous attend. A l’image de ses albums, les concerts de Jon Spencer depuis dix ans ont été au fur et à mesure de plus en plus décevants.Je suis là comme un pèlerin. Non plus comme un fan. Juste une sorte de confort de la chose connue. Une réminiscence. Et je crois savoir ce que je vais voir. Mais ça m’est égal. Je sais que je ne serai plus déçu par ce groupe. Ça fait bien longtemps que je me suis résigné à ne plus rien en attendre.00h00Début du concert. Jon a revêtu son vieux pantalon de cuir des grands jours. Judah Bauer a retroussé ses manches. Russell Simins a changé de chemise. Et là. Une puissance unique. Une énergie rock’n’roll tellement brute, tellement inattendue. Un truc unique. Presque au niveau d’il y a 12 ans. Presque. Ces types-là sont grands. Après plusieurs années de mollesse de quarantenaires revenus de tout, j’assiste à une renaissance. Renaissance d’un seul soir, certes. Mais renaissance tout de même. Dieu que c’est bon. Enchaîner les morceaux sans pause, dégager une telle fureur musicale, s’amuser autant sur scène. Rien n’égalera jamais le concert d’il y a 12 ans. Mais c’est quand même du très haut niveau. 1h30 de concert, un rappel, une set list composée principalement de morceaux des vieux albums, « Bellbottoms », « Afro », « Chicken Dog », « Blues Explosion Man », tout y passe. Tout ce qu’ils ont fait de meilleur est là. En 1996, l’espace d’une soirée, le temps s’était suspendu. En 2008, l’espace d’une soirée, le temps est remonté en 1996. Fin du concert.En sueur et ravi, le fétichiste que je suis attrape une baguette de Simins qui traîne sur la scène. La voix cassée, mal aux reins, mal aux pieds, je suis un ado trentenaire. Demain, je vois à nouveau JSBX sur scène, en plein jour, entouré de 10000 personnes, en plein air. Ça n’a plus d’importance. J’ai presque revécu une de mes plus belles sensations musicales de ma courte vie d’amateur de musique.Je peux mourir tranquille.