Le Point FMR du dimanche soir en petite forme. Fosse clairsemée, public qui traîne les pieds, l’humeur générale semble un peu assommée par le soleil dominical de l’après-midi passée en terrasse. Quelle idée d’aller s’enfermer pour écouter une sorte de pop (?) atmosphérique et lancinante dans la pénombre et la fumée, alors que dehors y a encore du ciel bleu et à la télé des matchs de foot importants il paraît (moi j’en sais rien, mais on m’a dit que.)C’est donc face à une audience trouée et apathique que Lower Dens rentre sur scène. C’est à ce moment que tout se joue à quitte ou double, généralement. Soit on va faire partie des happy few qui sauront très vite s’il fallait être là et pas ailleurs, soit le set sera oublié dès la prochaine bière au bar attenant. C’est cruel et sans pitié mais on n’est pas au pays des Bisounours mélomanes. Musique exigeante pour public difficile.Dès les premières minutes, il y a déjà un point suffisamment intrigant dans le dispositif scénique de Lower Dens pour qu’au moins cela accroche notre attention : Jana Hunter, chanteuse androgyne, petite, mal attifée, grande paire de lunettes volée à Bill Gates en 1982, timide et rentrée, qui se tient raide au milieu de scène derrière son clavier Korg, comme si on l’avait désignée leader du groupe par un tirage au sort malheureux. Déjà sur album, sa voix mi-grave indéfinissable, sorte de Antony Hegarty masculin (oui, j’ai conscience du contresens de l’expression, justement) avait de quoi saisir. Sur scène, elle est figée et concentrée comme un petit chef d’orchestre, les mains solidement accrochées à son Korg, comme un témoin à la barre. La balance mal réglée des premiers morceaux n’empêche pas d’entrevoir ce qui va être magique dans ce live : l’aorte gonflée, les yeux mi-clos, Jana pousse sa voix de gorge aux extrêmes, elle dégage une petite souffrance toute en retenue, sensation en parfaite osmose avec ce qui se dégage de la musique du groupe. On est face à un spleen musical, qui assume sa tristesse légère, et l’élève à une altitude ample et rêveuse.Tout le set semble se dérouler dans un bocal de formol ; la batterie lourde et étouffée, la basse épileptique mais jamais agressive, le backing vocal du bassiste qui vient délicatement soutenir par moments les intonations de Jana, des nappes de synthé quasi invisibles, un guitariste qui fait glisser son bottleneck au ralenti, et un second guitariste, souvent caché gauche scène qui fait geindre sa gratte comme s’il marchait sur la patte d’un vieux chien malade.Jana, dont la voix est plus nasillarde et grave que sur album, est belle dans son absence, son manque de charisme se transforme en une aura poétique évidente tant elle semble au-dessus, aérienne et vaporeuse malgré elle. Avec sa silhouette sortie d’un film de Todd Solondz, son look de nerd, sa concentration studieuse et professionnelle, elle émeut, elle est touchante, elle est vraie.A en juger par l’engouement plus que relatif à la fin de chaque morceau, nous sommes quelques dizaines dans la fosse a vraiment prendre le sens de ce qui se passe face à nous. Nous ne sommes pas devant quelque chose d’évident, ni d’immédiat. Cela demande un effort de concentration, de lecture. En somme, comme l’album. Et là où un groupe comme Fever Ray recouvre et tartine sa musique d’effets scéniques qui s’avèrent n’être finalement que des cache-misères, Lower Dens prend le risque de jouer à nu, sans fard ni tromperie. Ils y vont comme ça, c’est casse gueule, vraiment pas majoritaire, mais ils s’en foutent, et ils ont bien raison.Certains morceaux du nouvel album sonnent plus pop qu’en studio, d’autres ont un peu moins de présence (la faute à la balance approximative ?), et le morceau phare « Brains » acquiert sur scène une ampleur parfaite.Instant magique : Jana Hunter, sa voix de gorge encore et toujours poussée jusqu’au bord du gouffre, ça ne loupe pas, elle s’étouffe en plein morceau, se plie en deux, les musiciens continuent, elle s’époumone, se redresse, rien ne sort, s’étouffe à nouveau, elle boit un peu d’eau pour calmer ce feu, je me racle la gorge par solidarité réflexive, elle tente à nouveau, s’agace de ne pas pouvoir, sa toux lui fait couler une larme, cet bel accident convient parfaitement aux sonorités qui l’accompagnent, et avec le chant de complainte que l’on devrait entendre à cet instant du morceau ; Jana ne chante plus elle est dans la complainte, elle est la complainte. Elle reprend enfin son souffle et parvient à terminer la chanson. La suite du set sera teintée de cette belle fêlure enrouée, de celle qui te crispe les mâchoires quand tu es ému face à un truc qui ne te regarde pas.Oh, merde, des frissons tiens. Ça faisait longtemps./////// Cliquez ici pour écouter Nootropics, le dernier album de Lower Dens, et lire la critique d’Eddie.