Le festival est commencé depuis bientôt deux jours. Une foule de 350 000 personnes, une pluie constante et trente heures de concert ont déjà eu raison de la colline de Saugerties, NY, qui accueille le très bien (sur)nommé Mudstock — « mud » signifiant « boue ». Primus entre en scène au milieu d’une vision VHS de l’apocalypse ; un bal des monstres, tourbeux à perte de vue, crypté par une compression télé dans laquelle les nuances de la foule ressemblent à des braseros. Les Claypool, bassiste, chanteur et leader du groupe, mène la sauterie dans un mélange d’humour, d’absurdité, d’insolence bête. Devant lui, le champ de bataille.
Des fois, il y a des lives en dehors du temps. Je n’arrive pas vraiment à me dire que le public est fait de vraies personnes, le moment est trop fort, trop intense, trop unique, la trace qu’il laisse est trop profonde, pour que tout soit vraiment arrivé, pour que ça ait jamais été un présent. Avec un lendemain, un soleil qui se lève, une tente à plier, un train à prendre. Tous ces gens sont donc, en toute logique, des apparitions, des figures. Un sentiment qui contribue énormément à mon impression d’assister ici à la grande fête des perdants du Jugement dernier, sur une Terre damnée. L’air est boueux, ça brûle, ça coule, ça se bat. La foule forme une masse compacte, quasi liquide, dont on ne distingue les détails que quand la caméra se rapproche un peu et montre un type couvert de gadoue slammer le poing en l’air et l’œil vide. On n’est pas encore au niveau de violence du Woodstock de 1999 (qui a définitivement enterré le festival), mais même si la bouillie n’a pas tout à fait tourné, elle est faite des mêmes ingrédients.
Ainsi débarque Les Claypool, lunettes de soleil rondes, ample T-shirt-drapeau des États Unis, démarche de garnement satisfait. Accompagné à la guitare par une sorte de fantôme skate-punk dont les cheveux mi-longs ne découvrent jamais les yeux, et par un batteur aux airs de garagiste apache. Ils entament avec « Bob », un morceau oscillant entre un riff ambiance « famille Adams sur 220V », une intro/outro atmosphérique et anxiogène et des interludes violemment bruyants. « Bob » est une ouverture du bal idéale pour Primus. La bombe lâchée, le concert continue sur « My Name Is Mud », bien plus violent, comme un clin d’œil au lieu, et Primus lâche peu à peu une sorte d’ivresse folle qui a l’air de se répandre partout, jusqu’à moi devant mon écran.
Parfois, Les Claypool s’arrête au milieu d’un morceau et se met à parler, à déconner, ou à dire des choses incompréhensibles puis reprend. La structure même des morceaux semble répondre au même désordre naturel, je-m’en-foutiste, rafistolé, qui tient finalement toujours la route. Il faut dire que le leader ne lâche jamais prise sur sa scène et son public d’un seul pouce. Équipé d’un cerveau DualCore, il est tout à fait capable de s’engager dans un monologue absurde tout en maintenant un gimmick effarant à la basse, voire en dansant. C’est assez fou à voir. On enchaîne évidemment, parce que tôt ou tard il faut bien (d’ailleurs c’est presque un peu tôt), sur « Jerry Was A Race Car Driver », qui salit lui aussi volontiers sa petite recette groovy-rock’n’roll-dissonant des familles. Et on repense à de vieilles sessions de Tony Hawk, passées ici au bain acide d’un festival américain en période grunge.
Je ne saurais pas mieux parler de l’univers comique, grunge, macabre de Primus qu’avec leurs titres d’albums et les jaquettes qui vont avec. Sailing The Seas Of Cheese, Pork Soda, ou même leur sobrement crasseux Brown Album sont de parfaits exemples de la mixture inexplicable qui compose leur ambiance.
Une mention spéciale au petit passage « Sailing The Seas »/« The Air Is Getting Slippery » qui permet au groupe de troquer la basse pour une contrebasse et la guitare pour un banjo (enfin, une guitare-banjo pour les puristes). Le concert s’offre pour l’occasion une petite envolée acoustique dotée d’une bonne dose de macabre, et l’aspect bal des monstres commence à devenir une évidence.
Rien à ajouter sur la continuité du live, j’ai plus ou moins fait le tour de mon impression générale. C’est un peu court (38 minutes), mais l’intensité du moment fait qu’on n’y ressent pas une frustration pour autant. Et personnellement, je ne regrette pas l’absence de tel ou tel morceau (allez, peut-être que je n’aurais pas dit non à un « Tommy The Cat »). Après dix minutes d’un « Harold Of The Rocks » saigné de tout son jus, épuisé, le trio tire sa révérence sur une reprise express, pas même une reprise, un clin d’œil (une minute), « Master of Puppets ». Après ce petit instant Metallica tellement expédié qu’il en devient un peu comique, le bootleg s’achève (l’histoire ne dit pas s’il y aura eu un bis, mais c’est assez improbable sur un festival de trois jours avec une programmation aussi serrée) sur un signe de la main des trois musiciens, et puis ciao. Comme si de rien n’était.
À votre disposition (parce que je suis à votre disposition), une playlist de l’enregistrement du concert. Mais bon, la texture vidéo est tellement un élément essentiel de l’époque que je ne saurais que vous conseiller d’ajouter l’image au son — aussi parce qu’un live, ça se regarde. Légalement, il existe une VHS de tout le festival importable, au plus près, d’Allemagne, et un DVD consacré uniquement à Primus franchement introuvable, et qui m’a tout l’air d’être l’oeuvre d’un petit malin doté d’un graveur et d’une imprimante qui vend son VHSRip sur d’obscurs sites de troc. Même l’ayant-droit a dû en oublier l’existence, mais à vos magnétos… Sinon, vous pouvez ne pas le télécharger sur un non-torrent qui n’est pas sur Piratebay.