Le 6 avril dernier, les français de The Do investissaient l’Aéronef pour un concert sold out auquel je n’ai pas assisté, refroidi par le deuxième album du groupe qui ne m’a jamais pleinement convaincu. En revanche, pas mal de mes connaissances y étaient présentes, et toutes m’ont successivement exhorté à écouter la première partie : Random Recipe. Et, ça tombe bien, quelques mois plus tard, ces mêmes Random Recipe sont programmés à la Péniche dans le cadre de Ground Zero, festival qui se tient sur la région lilloise depuis 2008, et qui, d’année en année, attire de plus en plus de pointures et de découvertes musicales. Il était donc de mon devoir de vérifier par moi-même cette légende urbaine.
La Péniche, d’ailleurs, parlons-en ! Pour ceux qui ignorent tout de cette salle incontournable de la scène lilloise, celle-ci est, comme son nom l’indique, une péniche. Sa programmation orientée vers les découvertes m’a notamment permis d’apprécier les performances de quelques groupes pas mauvais tels que The Experimental Tropic Blues Band, Health, Born Ruffians, Oh no Oh my, Band of Skulls, Vismets… Et j’en passe ! Bref, je cesse de suite de vous raconter mes expériences musicales passées, et me concentre donc sur ces fameux Random Recipe.
C’est un quatuor canadien, plus exactement de Montréal, qui s’évertue à concilier rap, folk, jazz, le tout ponctué de samples légèrement electro. Bon ok, présenté comme ça, ça paraît complexe à réaliser et, qui plus est, d’assez mauvais goût. Et pourtant, les Random Recipe ont parfaitement su créé cette mixture musicale et ainsi concocter leur propre son. Auteurs récemment d’un EP, Shake it ! Bake it, les Canadiens s’étaient présentés à la Péniche en fin d’après-midi, tout étonnés et émerveillés de jouer sur l’eau.
Il est 21h, le set commence et l’on ressent directement une énergie folle se dégager des quatre membres du groupe. Le rap est assuré par Fab, dont le flow remettrait à sa place n’importe quel rappeur américain de la West Coast. Elle se hasarde assez régulièrement au beat-box pour accompagner le reste du groupe. A sa droite se trouve Frannie, chanteuse/guitariste tout aussi féminine que sa comparse (c’est-à-dire, pas beaucoup). Cramponnée au manche de sa guitare acoustique de laquelle émane des accords folk teintés d’accents jazzy, celle-ci se tient à moitié debout, à moitié assise sur son tabouret, lorsqu’elle ne lâche pas son instrument afin de s’agiter et de gesticuler en tous sens.
Sa voix est tout bonnement incroyable, basse, chaude, mais également capable de monter dans les aigus sans prévenir. Moment de grâce ultime, lorsqu’est repris le sublime « Glory Box » de Portishead, où celle-ci démontre alors la pleine mesure de son talent, ne souffrant point du tout de la comparaison avec Beth Gibbons. Elle se saisit parfois d’un kazoo (« la trompette à 1£ »), se moque gentiment de sa camarade (« Elle a appris c’que c’était qu’une note y a deux mois environ, et là, elle va chanter, alors imaginez un peu le chemin parcouru ! »). Réunies sur le devant de la scène, ces deux-là occupent admirablement bien l’espace, dialoguent régulièrement avec le public, tout en maintenant leurs prouesses vocales. Derrière elles, on retrouve un bassiste affublé d’un t-shirt Deerhunter (et rien que pour ça, il vient de gagner mon entière considération), ainsi qu’un percussionniste se tenant debout, assénant ses rythmes déstructurés avec violence et élégance à la fois.
La performance dure un peu plus d’une heure, et pas mal de bons titres s’en extirpent, « Shipwreck », « Something on my mind » et « Sta zitto » en tête. Au-delà de l’aspect purement musical, innovant et efficace, c’est également par sa présence scénique et sa spontanéité que le groupe se démarque. Ces Québécois sont jouasses d’être là ce soir, ils le font savoir tout au long du set. Et ça se sent, surtout dans leur façon de s’adresser au public, tantôt pour parler de leur Canada natal, tantôt de nos plats régionaux décidément très compliqués à prononcer quand on a un accent canadien aussi affirmé que celui de Lynda Lemay (bon, en même temps j’avoue n’avoir moi-même jamais su énoncer correctement « potjevleesch »).
Fin du set, le groupe s’éclipse derrière la scène, avant de revenir quasiment aussitôt pour le rappel. Frannie se hisse sur le bar armée de sa guitare folk pour interpréter un titre plus doux et nous faire profiter de sa voix une dernière fois, le tout dans un silence religieux. Fab la rejoint au beat box avant que le live ne décolle à nouveau lorsque rugit le son de la batterie, à l’autre bout de la salle.
Les Random Recipe ont vraiment tout compris, en alliant leur propre mélange des genres musicaux à une énergie et une présence scénique hors norme, ils ont retourné la Péniche. Quant à moi, je suis rassuré : mes amis ont de bons goûts musicaux.