Charles Mingus – The Black Saint and the Sinner Lady (1963)

Chronique

The Black Saint and the Sinner Lady (1963) The Black Saint and the Sinner Lady

par Charles Mingus

Impulse! – 1963

Album 5 étoiles

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Dans ma série des grands albums, des classiques du jazz, je ne pouvais passer à côté de The Black Saint and the Sinner Lady, l’oeuvre faramineuse du tout aussi faramineux Charles Mingus, bassiste et compositeur de génie. Cet album est sûrement le plus impressionnant disque de jazz que j’ai pu écouté. Impressionnant par la diversité des ambiances, le nombre d’instruments (ben oui, souvent ça se limite à 3 ou 4 instruments, là on en est à 10 ou 11 pour chaque piste), la folle intensité des six sections, ou mouvements du disque.

La question qui m’a été plusieurs fois posée en commentaires et en mails, c’est comment reconnaître un chef-d’oeuvre quand on l’écoute. Je n’ai pas de réponse claire et nette. Personnellement, Deathconsciousness, l’album qui est pour moi celui de l’année, c’est imposé de lui-même comme un chef-d’oeuvre. Je crois que pour en repérer un, il ne faut pas rechercher les raisons dans la musique elle-même, dans la technique, mais dans les réactions qu’elle procurent, et l’intensité de celles-ci. Les très grands albums ne sont pas nombreux. Pour vous donner un ordre d’idée, les Rolling Stones et les Beatles n’en ont fait à mon sens que deux, ou trois pour certains, mais moi je n’en vois que deux. Et pourtant ils ont fait un nombre incroyable de chansons géniales, mais qui se répartissent sur un très grand nombre d’albums.

Là où je veux en venir, c’est que vous ne pouvez vous rendre compte que vous venez d’écouter un grand album seulement à la fin de l’écoute, quand vous essayez de comprendre ce qui vient de se passer. Pas parce qu’il y a une chanson géniale au début ou à la fin, mais quand l’intégralité de l’oeuvre vous a conquis, absorbé, pour ne vous relâcher qu’à la dernière note, comme à la fin d’une hypnose : « Quand j’allumerai la radio sur NRJ, vous vous réveillerez en hurlant », quelque chose comme ça.

Voilà ce que représente pour moi The Black Saint and the Sinner Lady, une oeuvre qui vous capte dès les premières secondes, si tant est que vous savez suffisamment tendre l’oreille pour véritablement écouter, vous y immerger.

Cet oeuvre en six parties est un ballet (chaque partie a un nom comme « Solo Dancer » ou « Single Solos and Group Dance ») fabriqué avec un perfectionnisme incroyable (on est pas dans le free jazz). Il est très difficile de saisir toutes les tessitures, les variations, les mouvements, à la première écoute. C’est ensuite que la complexité de l’orchestration vous éclabousse carrément, que vous commencer à comprendre ce qui vous arrive, toutes les émotions (c’est un terme un peu galvaudé ; vous n’allez pas pleurer de joie ou de peine, ou vous roulez par terre de bonheur, non, ce ne sont pas ce genre d’émotions, plutôt des sentiments, plus ou moins diffus, de plénitude, d’angoisse, d’étrange mélancolie, un sentiment d’indiscible plaisir tellement vous avez l’impression que la musique vous enveloppe, vous carresse la nuque et les épaules… et on va s’arrêter là) distillées avec une précision chirurgicale par le groupe dirigé par Charles Mingus.

Comme pour tous les albums de jazz, c’est une expérience à vivre, plus ou moins forte et agréable selon la qualité du disque. Un album de jazz n’est pas un album de rock, il ne faut pas avoir les mêmes attentes, et sûrement pas les écouter dans les mêmes dispositions. Vous pouvez écouter les Stones dans le métro, pas Charles Mingus. C’est sûrement discutable, parce qu’on est tous différents, mais c’est ainsi que je le sens.

Plus spécifiquement, l’oeuvre de Mingus est tellement diverse, qu’espérer construire un panorama pertinent de ses influences est chose peu aisée. D’autant plus que comme je le disais en introduction, c’est une oeuvre orchestrale, il y a 11 musiciens qui y participent, donc en d’autres termes, c’est assez colossal, un peu comme une symphonie. Sauf qu’une symphonie jazz, connaissant la liberté d’expression qu’autorise ce style, c’est un nombre d’influences, un mélange des genres, une perpétuelle envie de faire le son que personne n’a jamais fait, d’agencer les sons comme personne… Tout ceci au confluent de plusieurs « modes » si on peut dire.

En 1963, le jazz est marqué par des influences exotiques, comme le Latin jazz, le jazz brésilien, et l’on retrouve ces influences dans cet album (très, très clairement dans la 5ème section, le « Mode D » dans le lecteur ci-dessous) mais on ne peut pas résumer cette oeuvre à telle ou telle influence, et c’est encore une des caractériques des très grands albums. Les solos de sax (notamment le sax alto) et de trompettes donnent le ton de chaque section, coloré, plein de ferveur ou au contraire sombre et empreint de mélancolie.

Mais c’est avant tout l’oeuvre d’un groupe, dirigé par un Charles Mingus au sommet de son art. Une oeuvre qui inspire, émeut, impressionne par son ampleur et son intensité, un très très très grand album, quoi.

Pour plus d’infos sur Charles Mingus, que je ne connais pas tellement (peut-être suis-je un peu bloquée sur ce disque), je vous conseille ce billet de Gilles : là-bas.

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Il y a 5 commentaires.

  1. Pingback: tapemoi.com

  2. Salut Eddie,

    Que du bonheur tes chroniques de Jazz.

    The black Saint and the Sinner Lady,pouuh… du très grand Mingus.
    Cela n’a pas été toujours facile lors de l’enregistrement, mais quelle perle !

    Tu t’es faite absorber par l’œuvre, pour sûr, et cela me semble bien naturel.

    Gillou

  3. Je crois que c’est un de mes albums jazz préférés…
    C’est d’ailleurs son dernier album… à ce stade, il était en hopital psychiatrique et officiellement considéré « fou ».
    =D

  4. Absolument pas son dernier album.
    Les deux derniers albums sont Me Myself An Eye et Something Like a Bird en 1978 chez Atlantic.

    Mingus a fait plusieurs séjours en maisons de repos pour dépression il est vrai, et notamment après l’enregistrement de The black Saint.

    Il est mort en 1979 d’une crise cardiaque, une conséquence de sa sclérose amyotrophique latérale. Il était alors tout à fait sain d’esprit.

    Gillou

  5. curieusement j’ai jamais été super fan de mingus, j’aimes bien mais sans plus, il faut que je m’y replonge, alors merci pour cette article et je redecouvre cette album que je n’ai pas en ma possesion et que donc je redécouvre (un poto m’avaos sorti le vinyl en me disant »tiens prend ta claque » il y a quelques années, une époque ou j’étais à mon avis pas suffisament mur) mais du coup ça me renvoie aussi à l’excellent MINGUS de Joni Mitchell, le disque qui marque un net tournant dans la carrière de la folkeuse, c’est d’ailleurs le dernier disque auquel Mingus a collaboré, et c’est finalement…Pastorius qui s’y colle épaulé par entre autre Wayne Shorter et Herbie Hancock
    j’essaye de m’imaginer ce que le disque aurait donner avec Mingus à la place de Pastorius…

    god must be a boogie man:
    http://www.deezer.com/track/771559

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