Critique de « Black Up » (2011) de Shabazz Palaces

Critique de « Black Up » (2011) de Shabazz Palaces

Label : Sub Pop Records
Sortie : 28 juin 2011
Stéréotype : NW abstract hip-hop

Tout le long de cet album, et même après pas mal d’écoutes, il m’est toujours impossible de dire vraiment de quel type de musique il s’agit. Attention, je ne ressors pas du frigo le mot « inclassable », qu’on colle régulièrement à tous types de choses très classées, et qui même employé à raison n’est pas tant une vertu — franchement, on s’en balance qu’un album soit classable ou pas, ce n’est pas synonyme de qualité. Non, loin de ces considérations là, je veux simplement dire que je n’arrive pas à déterminer où se concentrent vraiment les deux membres de Shabazz Palaces. Ils rappent à peu près aussi nonchalamment qu’ils font leurs sons, dont certains sont des parfaits écrins pour un set vocal qui en fait ne vient jamais, quand d’autres sont des petits bijoux où la voix vient s’allonger comme dans un lit et débiter trois ou quatre minutes de slam distancié, bien pesé, bien rythmé. Black Up est l’essence de l’album fait main. Pas l’ombre d’un automatisme, d’un réflexe de studio, ou même d’une structure couplet-refrain un poil convenue.

C’est le premier album de ces deux musiciens de Seattle, et c’est assez amusant qu’il sorte en 2011. Dans le hip hop américain, c’est, entre autres, l’année Odd Future. Les gars de Tyler caracolent un peu partout, à coup de clip de l’année, de déclarations percutantes et/ou provocatrices sur leurs paroles et leurs projets. Attention, loin de moi l’idée de les désavouer, Dieu m’en garde. Mais par la force des petites choses que Shabazz Palaces et Odd Future ont en commun (et surtout des petites choses qui les séparent), un petit vent d’insoumission souffle sur la sortie de Black Up.

Des deux côtés, il y a ce son brut, crasseux, tout juste sorti du garage. Ce n’est ni le bruit du ghetto, ni du bling bling : c’est peut-être un peu underground ou arty, mais dans les deux, il y a aussi ce côté je-m’en-foutiste vraiment sincère. Il y a de l’absurde, de l’humour (surtout chez Odd Future, je vous l’accorde). Pour résumer j’imagine leurs enregistrements comme ça : « Qu’est-ce que ça fait si j’appuie là ? — C’est dans la boîte. » Tyler donne franco dans le registre du sale gosse, et ça marche. Les Shabazz sont beaucoup plus posés, plus énigmatiques aussi.

Du début à la fin, le son garde tenacement sa petite part d’inconfortable. Ceci dit ça n’est jamais vraiment la même. « Free Press and Curl » a une ouverture plutôt mystérieuse, entrainante, qui laisse place à un rap bien débité, un poil amorphe à l’image du reste de l’album. Typiquement, ce programme est suffisamment familier à nos oreilles pour que les Shabazz s’amusent à l’épauler avec une rythmique grinçante, bancale, vraiment pas commode.

À la fois morceau le plus représentatif et coup de cœur de l’album (et le plus long): « Are You Can You Were You (Felt) », introduit par une minute de mélopées électro venues d’ailleurs, puis une série de beats entrainants, surprenants, mélodieux. Ça ressemble à certains morceaux de Funki Porcini, à Prefuse 73 un peu aussi, mais en plus rugueux. Le rap est encore une fois savamment posé, pas vraiment ponctué, ni lent ni rapide. Le morceau est long, et change parfois du tout au tout. Pour peu qu’on écoute au casque en faisant autre chose, on est surpris à la fin de constater qu’on est encore en train d’écouter le même morceau.

Black Up comporte également une poignée de pistes dont le son racle délibérément, pour les oreilles les plus téméraires, comme « An Echo from the Hosts that Profess Infinitum » (oui, merci les titres « j’ai lu un livre ») ou « Yeah You ». De la même manière, quelques morceaux un peu jouets, très improbables, limites ludiques. On ne s’y arrête pas mais ils interpellent, ils varient l’écoute.

Une tracklist intelligemment composée puisque Black Up s’achève sur le très appréciable « Swerve the Reeping of All that is Worthwhile (Noir Not Withstanding) ». Comme sur quelques autres morceaux mentionnés plus haut, une sorte de mouvement robotique par à-coups forme la trame rythmique. Le son est fait de même bois mais se radicalise moins, ce qui mine de rien nous laisse un peu respirer. Après un interlude teinté d’onirisme bercé par une des rares voix féminines de Black Up, une sorte de ritournelle tribale clôt l’album. Hypnotique, prégnant, épatant.

Le mot de la rédac’ chef : Cette critique a été écrite par Théodore, qui vient de rejoindre l’équipe du Choix ! C’est une sacrée nouveauté puisque depuis plus de 3 ans, les critiques n’étaient écrites que par moi. Il n’est pas journaliste, travaille… euh, bah je ne sais même pas où est-ce qu’il travaille, tiens, mais ce qui est sûr c’est que l’on partage la même idée de la critique musicale et qu’on pense qu’on a des goûts qui se complémentent. On verra au fil du temps, bien sûr, mais je pense qu’il apportera une énorme valeur ajoutée au Choix. Théodore écrit également sur critikat.com où il parle de cinoche. Vous retrouverez maintenant ses critiques musicales sur le Choix et je suis sûre que ses choix vous intéresseront !

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