Jeff Buckley – Grace (1994)

  • 28 août 2008
  • Par Eddie

Grace - Jeff Buckley Grace (LP)

par Jeff Buckley

10 tracks – Columbia – 1994

Chef-d'oeuvre

“Le romantisme n’est pas mort”

J’ai vu une publicité hier qui proposait aux gens de télécharger la sonnerie de portable hi-fi de « Hallelujah ». En voyant ça on se dit plusieurs choses. D’une, les gens ont finalement du goût, pour peu qu’on leur mette des chefs-d’œuvres dans leurs postes cathodiques à une heure de grande écoute, et peut-être que cette chanson donnera envie aux gens d’aller acheter ou télécharger l’album et de découvrir le talent de Jeff Buckley. Le problème c’est que les successeurs de l’ange brun au sein du rock néo-romantique, ce sont des groupes comme Radiohead (Thom Yorka a écrit « Fake Plastic Tree » en sortant d’un concert de Buckley, bouleversé), Coldplay (Chris Martin a déclaré « Moi aussi, j’ai tout piqué à Jeff Buckley »), Muse, Starsailor, Travis et j’en passe et des pires… De deux, on se dit que « Grace » est décidément un chef d’œuvre et qu’il faut en parler autrement que par des publicités pour des sonneries de téléphone.

Repéré par Gary Lucas lors d’un concert hommage à son père, Tim Buckley, ils collaboreront pour plusieurs chansons (dont Mojo Pin et Grace) mais Buckley veut se produire seul. Il commence à jouer au Sin-é Café, tous les lundis, suscitant rapidement l’intérêt des grandes maisons de disques. Il sort d’abord en 1993 le maxi Live at Sin-é, et en 1994, accompagné d’un groupe choisi par ses soins, il va enregistrer Grace, qui sera son unique album achevé.

Je parle de néo-romantisme juste au-dessus, c’est que Jeff Buckley n’est pas une rock star comme les autres. Oui il y a les fêtes, les caprices de diva, l’alcool, les filles (d’ailleurs je le place dans le top 3 des chanteurs de rock les plus beaux, avec Jim Morrison et Marc Bolan), mais c’est d’abord une des plus belles voix du rock, et il la maîtrise tellement qu’il peut vous faire ressentir toutes les émotions au monde en quelques notes. Techniquement, il était selon Jimmy Page le meilleur chanteur de ces 20 dernières années, c’est-à-dire, à l’époque de ces propos, depuis 1974. « Mojo Pin », qui ouvre l’album, et « Lover, You Should Have Come Over » font d’ailleurs beaucoup penser à Led Zep’. Buckley a été largement impressionné dans son enfance par les Smiths ou Led Zeppelin, dont il jouera plusieurs titres lors des très nombreux concerts qu’il fera en Europe et aux Etats-Unis, et qui l’épuiseront.

Les possibilités que lui ouvraient une telle voix, couplées à sa minutie et ses exigeances, devenaient presque handicapantes dans le processus d’enregistrement. Buckley expliquera qu’il a enregistré plus de 20 versions de « Hallelujah » et qu’il n’était toujours pas satisfait de celle qui se trouve sur Grace. Il réussit quand même, après avoir changé plusieurs fois la configuration de son groupe, à enregistrer les 10 titres qui composent l’album, 7 chansons originales, et 3 reprises : « Hallelujah », de Leonard Cohen, reprise d’après la version qu’en a faite John Cale en 1991, « Corpus Christi Carol », et « Lilac Wine », de Nina Simone, une autre voix légendaire, 3 chansons à jamais associées dans l’esprit de tous au nom de Jeff Buckley.

« Grace » est la chanson romantique par excellence (« Well it’s my time coming, i’m not afraid to die / My fading voice sings of love »), dont certains diront qu’elle était prémonitoire, des cons assurément. La mort est inéluctable aux dernières nouvelles, donc forcément une chanson qui mentionne la mort est prémonitoire. Des fois je vous jure, on en lit de belles sur les sites de fans. « Last Goodbye » est de loin la chanson avec le plus de chances de sortir en single, ce fut effectivement le cas, elle passa même sur MTV à l’époque, et fera partie de la bande-originale du film Vanilla Sky. « So Real » et « Dream Brother » sont plus mystiques, bluesy (« We walked around til the moon got full like a plate / The wind blew an invocation and i fell asleep at the gate », dans « So Real », « That dark angel he is shuffling in / Watching over them with his black feather wings unfurled », dans « Dream Brother ») mais toujours extrêmement romantiques (« I love you, but I’m afraid to love you », le tout comme soupiré sur l’oreiller). Les relectures de « Hallelujah » et « Lilac Wine » sont plus que réussies. Il aurait pu chanter « Lilac Wine » a cappella que la chanson n’aurait pas perdu de son intensité. Magnifique. Les paroles intemporelles du « Hallelujah » de Leonard Cohen sont plus que sublimées par l’arrangement et la voix de Buckley, il n’y a pas vraiment de mots pour décrire cette chanson. « Lover, You Should Have Come Over », que vous pouvez voir ici interprétée en concert, est sûrement la plus belle chanson d’amour de la décennir 90 (« My kingdom for a kiss upon her shoulder », qui écrit des choses pareilles aujourd’hui?), Buckley est au sommet de sa technique, il se permet tout vocalement, ose toutes les variations avec une aisance déconcertante.

Écouter Grace vous donne l’impression d’avoir en réalité écouté 3 ou 4 albums tant l’éclectisme et la maturité de Jeff Buckley sont manifestes.

 

Acheter l’album : AmazonFnacmusicAmazon.co.uk (vinyle)

Tracklist : 1. Mojo Pin | 2. Grace | 3. Last Goodbye | 4. Lilac Wine | 5. So Real | 6. Hallelujah | 7. Lover, You Should Have Come Over | 8. Corpus Christi Carol | 9. Eternal Life | 10. Dream Brother

Jeff Buckley est décédé le 29 mai 1997 à Memphis, à proximité du studio dans lequel il avait commencé à enregistrer son second album My Sweetheart the Drunk, alors qu’il se baignait avec un ami dans la rivière toute proche en attendant son groupe. Il fut emporté par un bateau à roues.

Cet album inachevé est sorti sous le titre Sketches for My Sweetheart the Drunk que vous pouvez écouter sur Jiwa à cette adresse : ici (disque 1) et (disque 2)

Il y a 8 commentaires.

  1. J’ai bougé de place le lecteur, et je l’ai mis en autoplay (et j’ai réglé le volume pour pas que ça vous fasse sursauter). D’habitude c’est quelque chose qui ne me plaît pas, mais je crois qu’il est beaucoup plus agréable d’écouter le disque dont on est en train de lire une chronique, non ? :)

  2. Pingback: tapemoi.com

  3. Magnifique hommage à un des plus grand chanteur des années 90. Tu aurais pu parler aussi de sa période un peu plus rock avec Kick out the jams et son amour pour la chanson francaise avec ses reprises de Piaf.

    Un génie, tout simplement.

  4. In reply to LeGroom

    Salut !

    Ouaip, il a grandi en écoutant Piaf, qu’il a découvert à l’école, et puis sa mère était musicienne et chanteuse, donc il a baigné dans la musique depuis son enfance (je les imagine bien au piano, faisant des harmonies). Mais parfois j’ai l’impression qu’il voulait vraiment se la jouer « rock star » et quand il partait en live comme sur le Kick Out the Jams de MC5, il y avait quelque chose qui… manquait, je sais pas trop.

    Et comme je sais pas, j’en ai pas parlé :-p

  5. C’est vrai que cet album est une tuerie tout du long. Pour moi les 3 perles : grace (bah oui quand même), so real et dream brother.

    Sinon le padre a fait des morceaux de très bonne facture également comme carnival song de l’album goodbye and hello

  6. Je suis scié que tu cites Starsailor, à chaque fois que j’évoque le nom de ce groupe, on me regarde comme une bête de foire citant un groupe du XXVème siècle.
    Starsailor, pour moi, c’est avant tout Way to Fall http://www.deezer.com/track/15857 et cela me fait plaisir que tu les connaisses : je me sens moins venir de Mars, comme ça ^^

  7. Je découvre maintenant cette chronique (via le lien du concert à Chicago). J’avais adoré ce disque à sa sortie, j’ai eu la chance de le voir à l’Olympia, totalement habité par sa musique, un très très grand moment – où en effet il avait chanté du Piaf avec beaucoup d’humour.
    Et puisque l’on parle du Papa (très bel organe également, mais parfois un peu abscons), Greetings from L.A. est à tomber.

  8. sa reprise des smith « i know it’s over » est magnifique de même que « just like a woman » sa reprise de bob dylan! mais le petit bijou pour moi c’est sa reprise sur le live at sine de strange fruit de nina simone…

Laisser un commentaire


Reçois les nouveautés par email

Rejoins les 1000+ abonnés ! Entre ton adresse email, clique sur le bouton, entre le code pour vérifier que t'es pas un robot, puis direction ta boite email pour valider ton abonnement :