John Coltrane – A Love Supreme (1965)

  • 12 novembre 2008
  • Par Eddie

Chronique

A Love Supreme A Love Supreme

par John Coltrane

Impulse! – 1965

Album 5 étoiles

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Cette chronique arrive au moment où je chope une crève qui défie votre imagination, à savoir que j’ai l’impression qu’il y a au niveau de ma gorge un sacrifice par le feu de mes bronches et que mon cerveau s’écoule lentement par mes narines tandis que, supplice ultime, mes cages à miel se bouchent constamment. Elle arrive aussi après quelques jours de réflexion sur comment aborder à la fois ce disque et ce style avec des mots, ce qui est une première pour moi. Comme on me l’a justement fait remarqué sur Twitter, pour appréhender du jazz, il faut ré-apprendre à écouter, et j’peux pas dire que j’sois dans des conditions optimales. Mais qu’importe, allons-y gaiement.

Plus que d’habitude, j’ai été tentée d’aller voir les critiques qui ont été faites de A Love Supreme, le chef-d’oeuvre du saxophoniste John Coltrane. Plus que d’habitude, car pour certains disques j’aime bien savoir si je suis à contre-courant ou non. Je suis rarement complètement à contre-courant (il y a toujours des irréductibles pour dire que Black Ice est à chier, mais ceux-là il ne faut pas y faire attention), mais cela m’arrive parfois, et c’est plutôt plaisant j’dois dire. Pour A Love Supreme, je sais que je n’en ai pas besoin, car c’est un disque acclamé par tout le monde, et souvent classé deuxième dans les classements des plus grands albums de jazz après le Kind of Blue de Miles Davis et… John Coltrane, mais toutefois une question m’a turlupiné… (que ce mot est joli, vous trouvez pas ?)

Comment parler de jazz ? Il faut d’abord prendre en considération le fait que le jazz est, à la différence du rock, de la pop ou de l’électro, qui dominent tout de même trop largement ce blog, malgré mes efforts incessants pour diversifier le plus possible son contenu, un style qui n’est pas apprécié par une majorité, et qu’il est très peu probable que si vous arrêtez quelqu’un dans la rue pour lui demander qui est John Coltrane, il vous répondra soit « Non ! », soit il vous ignorera (nous sommes dans une société géniale), soit « Euh.. un gars qui fait de la trompette ? »

Non, Coltrane est un saxophoniste, le plus important de la seconde moitié du 20ème siècle, et l’un des plus influents avec Charlie Parker, qui sévit lui plus particulièrement dans les années 1940 et 1950. Ce grand Afro-Américain envisageait la musique comme une quête spirituelle. C’est pas moi qui le dit, c’est Wikipédia, mais une fois n’est pas coutume, cette grosse bête a raison, et ce n’est pas l’écoute de A Love Supreme qui pourra apporter une preuve du contraire.

« Au cours de l’année 1957, j’ai fait l’expérience, grâce à Dieu, d’un éveil spirituel qui m’a mené à une vie plus riche, plus remplie, plus productive. À cette époque, j’ai humblement demandé que me soient donnés les moyens et le privilège de rendre les gens heureux à travers la musique. »

C’est ce qui est écrit dans les notes de la pochette de ce disque en quatre mouvements : Acknoledgement, Resolution, Pursuance et enfin Psalm. Comme la plupart des grands jazzmen, Coltrane a connu une période où sa consommation de drogues aurait fait pâlir Jimi Hendrix. Quand on cherche l’illumination, on la cherche par tous les moyens. Alcool, drogues, Coltrane arrêta tout ça au cours de l’année 1957 après avoir été viré du Miles Davis Quintet. Clean, il se met à bosser encore plus que d’habitude pour perfectionner son style et créer en 1964 ce voyage spirituel et musical qu’est A Love Supreme, dont il est dit que la musique lui est venu dans un rêve, comme les 3 songes de Descartes ou celui de Jung, bref, une expérience qui devait déboucher quelques mois plus tard sur cette oeuvre.

Disséquer chacun des mouvements ne servirait à rien, car le disque en lui-même est bien plus incroyable que la somme de ses parties. Et de toute façon je ne saurais pas le faire, donc la question est réglée !

Ode à Dieu (Psalm, psaume en français, qui la termine, est prière musicale, qui sonne comme un aurevoir, comme un long travelling arrière au cinéma avec Trane – c’est comme ça qu’on l’appelait souvent – qui nous envoie une immense charge d’énergie positive après l’aggressif et presque violent Pursuance, qui pourrait trouver un écho dans certaines histoires qu’on trouve dans la Bible, mais je n’ose pas m’aventurer sur ce terrain là), ce disque compile tout ce qui fait le caractère exceptionnel de Coltrane : sa capacité d’improvisation (ne croyez pas que tout ce qu’il joue a été écrit auparavant, on est dans une certaine mesure dans le domaine du free jazz), d’innovation (rien de ce qui se trouve dans ce disque ne ressemble à quoi que ce soit qui ait été enregistré auparavant, c’est pourquoi Coltrane est souvent désigné comme le grand meneur du courant avant-gardiste ; les sonorités qu’il et les 3 musiciens qui l’accompagnent créent seront parmi les plus influentes pour un nombre incroyable d’artistes), sa capacité à maintenir l’intensité à un niveau élevé pendant un temps extrêmement long (c’est le plus remarquable dans Pursuance, mais aussi dès l’introduction de Acknoledgement, il nous plonge dans ce voyage en nous hypnotisant carrément dès les premières notes de la simple mélodie que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans l’album), mais aussi et surtout sa capacité à entraîner avec lui un trio de musiciens géniaux : McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la basse, et Elvin Jones à la batterie, qui tous livreront dans ce disque des solos magistraux qui inspireront plusieurs générations de musiciens.

Je crois que cet album est la parfaite introduction à ce style incroyable qu’est le jazz. Le fait qu’il soit vraisemblablement avant-gardiste n’enlève rien à son accessibilité pour les plus néophytes, ceux et celles qui n’ont jamais rien compris à cette musique, d’où elle venait et ce qu’elle signifiait. John Coltrane a enregistré avec une clairvoyance quasi-divine un chef-d’oeuvre, un disque qui a même fait arrêter mon nez de couler pendant deux fois 32 minutes, c’est la durée de ce A Love Supreme, le premier et toujours plus grand album de jazz que j’ai écouté.

Il y a 9 commentaires.

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  2. Salut Eddie,

    J’approuve à 300% ce choix.

    L’indispensable classique du Jazz.
    Difficile à écouter si on n’a pas l’habitude de l’univers du Jazz : t’y vas fort Eddie…

    Ou alors on tombe en pâmoison.
    A love Supreme, c’est une histoire d’amour avec l’essentiel, sans concession.

    Merci Eddie
    Gillou

  3. À part le fait qu’on puisse « classer le Jazz » qui me fait doucement rigoler vu la nature même et la variété de la musique jazz, je suis totalement d’accord sur le fait que cet album est une véritable oeuvre d’art en lui-même, une pièce maîtresse du patrimoine du genre. J’adore !

  4. Alors le problème du jazz, c’est que on peut pas se dire « tiens je vais écouter du jazz » et que vous commencez par mettons du Ornette Coleman(qui a joué aux obsèques de Trane), c’est un peu comme mettre ses doigts dans le feu et ne pas comprendre que ça brule. Pour le jazz il faut forcement une porte d’entrée, une introduction, des explications, c’est comme le classique il y a différentes périodes, le swing,le stride,le jungle,le bebop,le hardbop,le cool,le free, le latin,le fusion…il faut faire un peu en fonction de sa sensibilité et de son ouverture. Pour commencer le voyage avec Coltrane il faut déjà un peu d’ouverture, sa première partie de carrière est largement écoutable par a peu près tout le monde, je pense à my favorite things, et bien sur les indispensables giant steps et Olé (et puis aussi le disque avec le guitariste Kenny Burrell mais pas trop celui avec Thelonious Monk, surestimé, rencontre de deux génies qui bon ont un peu de mal à se comprendre…)Et puis à un moment déja Coltrane techniquement s’envole, il prend de l’avance sur tout le monde, il peut tout faire et ça a quand même ces avantages, en ça il est quand même comparable à bien sur un Bird Parker et à aussi dans un autre domaine Jimi Hendrix ou Jaco Pastorius. Et puis il y a la spiritualité, moi ce que j’aime chez Coltrane c’est que c’est Chamanique oui chamanique, la transe gnawa, la cueillette des champignons, à un moment c’est plus de la technique justement les critiques à barbe du jazz pourront expliqué tel mouvement mais chez Coltrane il y a des phases ou ça ne s’explique plus, ou les mots deviennent totalement dépourvu de sens, vous en connaissez beaucoup vous des gens qui sont capable de ça? Pour reprendre un peu le fil du truc, la spiritualité plus le passage chez Impulse a beaucoup apporté à Coltrane (Deezer c’est bien, mais la qualité d’enregistrement chez Impulse est tel pour l’époque que bon il y a une poignée de disques qu’il se faut de posséder, c’est tellement bon de se poser dans son fauteuil et de gouter aux joies de la lévitation!)Love supreme marque un tournant dans la carrière du saxophoniste. Ballads sur le même label est nettement plus accessible et je le recommande, c’est dénudé et cool(moins « spirituel » aussi même si on cherche tous dieu quelque part…). Après Coltrane est parti bien loin (avec entre temps ce super disque avec Monsieur Duke Ellington), période free jazz, même moi qui suis plutôt ouvert j’ai encore du mal à y rentrer, j’ai encore beaucoup de cadenas à faire sauter! Alice Coltrane sa femme à aussi fait des trucs épatants en parallèle (tout comme McCoyTyner son pianiste partit faire sa sauce de son coté)

    Tout ça pour dire que oui Coltrane est un MONSTRE SACRE du jazz.
    MONSTRE car la drogue et les excès ont eu différents impacts sur l’acte créatif du musicien, d’une certaine « absence » musical à la rédemption et la quête de spiritualité. Ne tombons pas dans le travers d’un Manoeuvre, l’acte créatif ce n’est pas que des putes et de la came, ouais rock’n’roll baby! je pouffe…Mais elle a son importance autant chez Trane que d’autres grands comme Jimi Hendrix ou Brian Wilson. Et les Beatles qui ont fumé leur premier joint dans une chambre d’hotel à New York avec Bob Dylan, ça a donné Rubber soul et c’est déja pas mal!
    SACRE pour comme chez Dylan cette quête de spiritualité, curieusement les 2 hommes me paraissent lié, dans leur importance dans la musique du 20ème siècle mais aussi dans leur cheminement musical (le classicisme puis la rupture, le bebop puis le free, la folk guthriesque puis l’électrique bandesque !!!) dans pas mal de choses qui se font aujourd’hui la reference Coltranienne ou Dylanienne est indéniable (le très beau Amour sacré de Daniel Darc par exemple)
    Le jazz est comme le rock un univers connoté, fais de stéréotypes et de raccourcis rageant mais par contre c’est une musique largement moins présente que la pop rock dans notre occident, vous imaginez confessions intimes avec du Miles en fond sonore? ou un reportage sur des inondations avec du Yuseef Lateef? On parle souvent des frêres ennemis en rock aussi (Lennon/Mc Cartney par ex) mais peu en Jazz (Miles/Coltrane, Mulligan/Chet Baker qui jouaient dos à dos) et pourtant tout ceci est intéressant, on regarde un peu ce que fais l’autre et on s’en sert (sketches of spain vs Olé)
    Miles Davis le frêre ennemi a traversé les époques, musicien plus consensuel que Coltrane, il a passé du BeBop au cool puis la fusion (son acte révolutionnaire à lui) qu’aurait fait Coltrane dans les eighties? quand j’écoute cette daube de Tutu de Miles Davis ou les disques de Stevie Wonder après 83 je me dit qu’ont à peut être échappé à quelques choses ou pas???
    Jazz musique connoté car on parle souvent du catalogue Blue Note(belles pochettes mais musicalement assez inegal, pas forcément accessible) alors que beaucoup moins du catalogue Verve ou CTI (qualité d’enregistrement très bonne, artistes majeurs, standards basiques du jazz)c’est dommage. On parle de jazz comme une musique de vieux mais certains étaient largement plus rock’n’roll que la plupart des apprentis rockeurs de l’époque, Bill Evans jeune homme bien sous tous rapport avec ses lunettes d’intello était héroïnomane à la mort et Billie Holiday, alcoolique, drogué, prostitué, bisexuelle (on lui prête même une relation avec Marlene Dietrich !)c’est pas rock’n’roll tout ça, Ella Fitzgerald qui fait du scat moi je trouve ça rock comme les solos de Coltrane ou du génial déchet Charlie Parker (il n’y a qu’a regarder Bird…)me renvoie au solo d’un hendrix et pourtant il y a autant le feu sans le feu!

    bon sur ce je crois que je vais me faire une bonne dose de Coltrane en injection sous cutané, je l’avais zappé ces dernier temps, bordel qu’est ce que c’est bon!

  5. Une bien jolie chronique, loin de ce que peuvent raconter les vieux scrogneugneux qui analysent habituellement le Jazz.

    Cet album (comme quelques autres tout aussi connus) dépasse assez largement le cadre de sa musique. « A Love Supreme », c’est pas du Jazz, c’est une expérience qui se vit plus qu’un album qui s’écoute. Il est un peu dingue de constater quand on écoute ce skeud qu’on assiste vraiment à la quête d’un homme, celle de « l’amour suprême » qui pourrait le rapprocher de Dieu dans une volonté de rachat et de rédemption.

    Bref, trêve de baragouinage (« philosopher » sur une telle œuvre d’art à 05h43 du mat ne peut rien donner de bon), cet album est une des expériences les plus fortes de ma jeune carrière d’auditeur. Ta chronique le met joliment en valeur, ça fait plaisir car on donne trop souvent au Jazz l’impression d’une musique poussiéreuse et emmerdante, ce qui est loin d’être le cas.

    En revanche, avec le recul, contrairement à toi, ce n’est pas mon album de Jazz préféré une notion certes assez aléatoire). Il l’a été un long moment mais a fini par être détrôné par le surnaturel « Bitches Brew » du « partner in crime » de Coltrane, Miles Davis.

    Bonne continuation
    Nico / Soul Brotha

  6. A love suprême n’est pas une introduction, mais un aboutissement : la mort du jazz.

  7. « qui sévissa lui… » Aïe, mes yeux. ;)

  8. Pingback: Le Choix : John Coltrane – My Favourite Things (live 1961)

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