J’ai un rapport neurasthénique à Blink. Il m’a fallu des années pour exorciser ce qui fut un groupe d’adolescence pour en faire un groupe que j’apprécie sincèrement aujourd’hui. Des années pendant lesquelles j’ai, successivement, adoré, haï, moqué, ignoré, admiré ces trois Californiens qui ne sont même pas de L.A. mais d’une banlieue pérave de San Diego. Là-bas, pas de blondes en roller, pas de milk-shake. Même les plus beaux rêves s’effritent. Bref, j’espère que parmi vous se trouveront des gens qui reconnaitront, dans cette chronique de mes amours et désamours avec Blink, une histoire qu’ils ont vécu aussi, avec ce groupe ou un autre. Ceci est mon manifeste : l’ado que vous étiez est encore là en vous. Tendez-lui la main.
Vous savez de quoi je parle. Vous connaissez tout par cœur, mais seulement phonétiquement, parce qu’à l’époque vous ne parliez pas anglais. Vous avez fait un exposé sur eux en troisième. Vous aimez à demi-mot, mais vous ne savez pas très bien si c’est par nostalgie ou vraiment par goût musical. L’un ou l’autre, peu importe, vous continuez de l’écouter régulièrement dans les transports, dans la voiture, mais seulement tout(e) seul(e). Parce que c’est quelque chose de personnel, c’est votre adolescence. Et puis parce que vous n’assumez pas vraiment. L’album fétiche de vos treize ans n’est pas parti au grenier — vous ne me ferez pas croire ça. Je ne sais pas ce que c’est, ça ne me regarde pas (c’est peut-être du Offspring, du Korn, ou du Limp Bizkit, non ?) Mais aujourd’hui, je brise ma vitre. Pour moi cet album, c’est Enema of the State.
C’est le premier album que j’ai eu en CD gravé (fuck tha police). C’était le son dont je ne pouvais pas me passer. Je n’avais pas vraiment écouté de punk avant, c’est d’ailleurs bien plus tard que j’ai écouté les premiers albums, ceux d’avant Travis (batterie), ceux d’avant Jerry Finn (producteur). Je n’ai pas été biberonné au punk qui tache (à « Carousel » pour rester dans le sujet) mais plutôt très subitement à son rejeton du milieu-fin des années 1990, le pop punk décomplexé, surproduit, léché, lavé, jovial. Un genre qui, outre Blink, comptait aussi New Found Glory ou Millencolin par exemple, et par gentillesse, je ne cite pas les plus difficiles à assumer. Deux albums, plus un live un peu en dessous du lot, englobent cette époque dorée de la carrière de Blink-182. Enema of the State, Take off your pants and jacket. Paire d’as.
En polyphonie vocale, il arrive que les harmoniques se superposent de sorte qu’on entende une voix qu’en réalité personne ne chante (véridique, c’est l’harmonie, c’est magique). Vous pensez que les mixes de Jerry Finn peuvent donnent la fausse impression d’entendre la voix de Mark faire des contrechants ? Dans certains passages, ça m’arrive. SI. C’EST POSSIBLE.
Comme beaucoup d’autres, j’ai benoîtement adulé ces albums entre onze et quatorze ans, et puis voilà, un jour, tu ne sais pas vraiment si c’est eux ou toi, mais ton groupe-drapeau fait un album décevant. C’était d’ailleurs tellement impossible qu’à la sortie de l’album éponyme Blink-182, il m’a fallu quelques semaines d’écoute avant de me faire une raison. Mais non, la magie n’y était plus. J’ai un ami qui a eu un choc similaire avec Untouchables de Korn (il a même pleuré, ce con). Tout à coup, tu ranges tout, et bientôt tu divorces même de ce qu’ils faisaient avant. Comme Andy range Woody et Buzz au grenier, je n’ai pas jugé nécessaire d’importer mes albums de Blink sur ce truc nommé OR-DI-NA-TEUR quand il a fallu se mettre à écouter de la musique sans CD. Mark, Tom et Travis sont restés dans le tiroir jusqu’à la fin du lycée. Pendant ce temps là, ils s’étaient d’ailleurs séparés pour officier dans de très mauvais groupes.
Il y a un moment entre le bac, la fac, l’indépendance où tout à coup tu es pris d’une sorte de nostalgie pour ton adolescence. Nostalgie qui fait soigneusement le tri de tous les aspects pourris de l’âge ingrat et s’attarde sur quelques détails attachants, comme la musique, les expressions ringardes, les vêtements. Une nostalgie qui m’a poussé à remettre du Blink « pour rigoler » en soirée. Et qui par contagion, s’est bientôt déportée dans mes écouteurs. Avec parcimonie, mais tout de même. Un regain d’attention finement distillé dans le second degré. Modéré, si modéré que je n’ai pas vraiment accordé d’intérêt à leur reformation. Je n’ai écouté leur dernier album, Neighborhoods, que très récemment, et je l’ai trouvé plutôt nul. Je cherchais encore à y retrouver les bonne vieilles recettes, le côté insolent, la précision cataclysmique de Travis (bon ça, c’est toujours là), même la voix énervante de Tom a changé. Ils s’essayent même à un registre quasi hype qui leur va comme un gant sur un pied.
Et puis il s’est passé cette chose étrange. Curieusement, depuis, je réécoute très sincèrement mes deux albums fétiches cités plus haut, et j’ai tendance à les redécouvrir, comme deux jolis bijoux de rock 90’s. Après les avoir adorés, détestés, ou juste oubliés, j’ai maintenant avec eux un rapport beaucoup plus apaisé. Blink-182, c’est un peu mon ex en fait.