Shabazz Palaces et MF Doom (Villette Sonique le 25 mai 2012)

J’ai vu… SHABAZZ PALACES et MF DOOM à la Villette Sonique le 25 mai 2012

Je vous avais déjà parlé de Shabazz Palaces à l’occasion de leur premier album, Black Up, sorti l’année dernière chez Sub Pop. Ils ont bouclé à Paris leur première tournée européenne, et y ont accessoirement fait leur première date française. Quant à MF Doom, on ne le présente plus : rappeur multitâche, auteur de l’indémodable Operation: Doomsday en 1999. Il est un peu le précurseur de tout un état d’esprit actuel du hip hop west, sous les auspices du DIY et du déverrouillage des vieux territoires que sont le bling bling ou le gangsta rap. Si Shabazz et Doom appartiennent, selon moi, à la même famille, ils sont quand même d’assez lointains cousins. Il reste que leur programmation le même soir est un grand écart hip hop génialement négocié par la Villette Sonique, et que j’ai immédiatement pris mes places. Je vous raconte un peu la soirée.

Shabazz Palaces et MF Doom, des cousins ? Bah pour moi, oui. Ils font tous deux plus ou moins partie d’une vague extrêmement large qui métamorphose en profondeur la cartographie du hip hop US, qui le sort de son terrain historique dans le paysage culturel américain. À mon avis, c’est une simple question d’époque, quelque chose de naturel, voire de passif : le hip hop a aujourd’hui pénétré toutes les strates de public, de genre musical. Il cartonne à la radio, tout le monde en écoute, il rapporte un maximum de pognon à Jay-Z, et le gangsta rap, comme d’autres sous genres, est aussi maintenant une niche commerciale juteuse. Il n’est plus nécessairement une contre-culture en soi — donc des contre-cultures émergent à l’intérieur de lui. Faire du hip hop contre-culturel aujourd’hui, c’est le faire avec une intention et une approche inédites. Toute considération musicale mise à part sur la qualité du concert, voir un festival français consacrer très clairement une soirée à ce vaste mouvement m’a procuré ce petit frisson « j’y étais », pour la première française des uns, la deuxième de l’autre. Un hip hop US qui a fraîchement mondialisé son audience puisqu’on verra la bande de Odd Future (de la superstar Tyler à Mellowhype en passant par Frank Ocean) sur la scène du Trianon en août prochain.

La soirée a donc commencé avec Shabazz Palaces. Si je soupçonnais que le set soit un peu plus bruyant et bourrin que l’album, je redoutais en même temps qu’il traîne un peu la patte, que le groupe soit plus adapté au studio qu’au live. Et bien me voilà fort pessimiste. Le duo m’a tenu en haleine de A à Z. Ce sont deux blacks assez dépareillés : Baba et son allure un peu frêle de manitou, et Lazaro, bien plus jeune, qui aurait aussi bien un physique de chanteur de r’n’b. C’est un peu l’apothéose du DIY : côte à côte devant une petite station, tous deux équipés d’un micro et d’un launchpad, avec un laptop côté Lazaro, et Baba très fourni en percussions : les fameuses congas, un tome basse, une batterie rudimentaire, et roulez jeunesse. Ils sortent à l’occasion quelques instruments improbables comme le sanza (le père de Baba était un grand musicien africain) — sans en faire un groupe vide-grenier non plus. Ils rappent en même temps qu’ils font leurs sons, passant d’ambiances très sombres et pesantes à des choses beaucoup plus atmosphériques, mais respectant toujours l’impression générale (qui résume un peu ma passion pour ce groupe) que Shabazz Palaces est au hip hop ce que Darkthrone est au metal : une sorte d’extrême dans un mélange de violence (rudesse des instrus) et de contemplation (rythmes hypnotiques). Un seul bémol sur cette heure de set plutôt démente : quasiment pas de communication avec le public, quelque chose de finalement très (trop) réglé.

Pour ce qui est d’interagir avec le public, MF Doom ne lésine pas, lui. Le pape de cette nouvelle vague hip hop ne partage la scène qu’avec un sidekick somme toute très optionnel, en dehors duquel les sons sont lancés directement, sûrement depuis la régie. Pour rappel, c’est lui qui s’occupe systématiquement de les produire à la base. Sorti d’un set de Shabazz Palaces pour le moins troublant, le pont avec l’ambiance presque festive de Doom pourrait être dur à franchir, et bien étonnamment non. La puissance d’un concert de MF Doom, c’est sa façon de tout porter sur ses épaules. Pas une phrase à côté, pas une perte de rythme, une espèce de naturel entre maitrise parfaite et communication avec le public. Et même si on ne le prend pas une seule fois en défaut, le MC newyorkais (londonien de naissance) a vraiment l’air de s’amuser, ce qui met vraiment l’ambiance. En sortie de concert, les réactions étaient celles d’un public assez lessivé par ces deux sets somme toute pas si opposés dans leurs sons, les uns venus pour Shabazz, les autres pour Doom.

Je n’ai pas écouté jusqu’au bout le set de Flying Lotus, qui commençait de façon très fourre-tout, mélangeant morceaux à lui, dubstep, jungle, et autres tubes récents vaguement remixés. Ce qui me chauffait le plus, c’était de voir un festival français prendre ce beau virage dans une programmation hip hop. Il suffit d’aller jeter un œil aux archives de la Villette Sonique (pour ceux qui n’y étaient pas directement) pour remarquer, en plus d’une diversité allant du bruitisme au hardcore, des jolis pas en avant : El Guincho en 2007, Thee Oh Sees dès 2010… Une avance qui laisse espérer revoir Doom et Shabazz un peu plus souvent en Europe et en France. En tout cas, la prochaine fois, filez-y.

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