Dirty Beaches à La Péniche (Lille, le 30 octobre 2011)
Lorsqu’on écoute l’unique album de Dirty Beaches, Badlands, on est de suite intrigué. Puis, lorsqu’on effectue quelques recherches sur la blogosphère et que l’on tombe sur des vidéos comme celles-ci, où l’on distingue un type un peu étrange, chantant et maltraitant le manche de sa guitare avec rage, le tout dans une sorte d’église, on l’est encore plus. Puis on se rend compte que l’on n’est pas le seul à apprécier la chose, Pitchfork ayant gratifié l’album en question d’un 8,2 sur 10 plus que respectable et le résumant très justement par : « there’s nothing else that sounds like this right now ». Alors évidemment, quand on apprend que Dirty Beaches est programmé à la Péniche dans le cadre du festival Ground Zero, on s’y précipite, curieux et inquiet à la fois.

Dirty Beaches, c’est le nom de scène qu’a choisi Alex Zhang Hungtai pour signer son premier album, Badlands, au début de l’année, après s’être essayé à quelques EPs plus instrumentaux. Né à Taïwan, mais résidant au Canada, celui-ci a conçu son album comme s’il s’agissait de la bande originale d’un film, partant d’une idée, d’une image, d’un personnage, avant de rechercher les sons et les images qu’il aimerait mettre en œuvre. Et à l’écoute de Badlands, ou ne serait-ce qu’en jetant un œil aux photos qui traînent sur la toile, on ressent directement les influences cinématographiques du Canadien, de David Lynch à Wong Kar Wai, en passant par Jim Jarmusch et Tarantino.
Nous sommes dimanche soir, il est 18h30, et on se les gèle sévère aux portes de la Péniche. Je rentre juste à temps pour ouïr le court thème de surf guitare en guise d’introduction, avant qu’Alex Zhang Hungtai ne pousse un cri et n’actionne du pied l’une des innombrables pédales disposées à terre pour lancer le sample du premier titre. C’est parti pour une performance de trois quart d’heures. C’est court, certes. Mais en y réfléchissant, on voit mal comment un tel live aurait pu durer plus longtemps, tant la tension, l’intensité, la nervosité d’Alex et de sa musique s’est maintenue tout au long du set sans jamais redescendre un seul instant.
Sur la droite de la scène, se tient Alex Zhang Hungtai. Le visage fermé, les paupières closes en permanence. Il secoue nerveusement la tête, agite parfois sa guitare de manière inexpliquée, pousse des cris enragés au beau milieu de ses chansons, beugle ses paroles avec conviction et emportement. En un mot : il est littéralement habité, comme possédé par sa musique. Lorsqu’il lâche son instrument, il se saisit d’un petit micro dans lequel il déblatère ses paroles avec la plus grande concentration, puis se met à expérimenter ce même micro comme médiator. Sa voix est sinistre, abyssale, dégageant même parfois quelque chose d’assez malsain. Grave, étrange, ruisselante de réverb. Mais lorsqu’il pousse un peu sur ses cordes vocales, on ne peut qu’oser la comparaison avec Elvis. Il est accompagné pour l’occasion par un saxophoniste, lunettes noires et béret vissé sur la tête, affublé d’une chemise… psychédélique (ou de mauvais goût, c’est au choix), dont l’instrument libère des cris stridents, restant toujours plus ou moins dans le même registre.
Chacun de ses morceaux est guidé par un sample, que l’on supposerait tout droit sorti d’un film de Tarantino, nous menant tantôt vers du rock’n’roll type 50’s (« True Blue ») ou du surf rock (« Sweet 17 »), tantôt vers quelque chose de plus minimaliste (« Horses », « Lord Knows Best »). On ferme les yeux et l’on se croirait presque dans un film de Jim Jarmusch, installé dans un café près de Memphis, en bordure d’autoroute, discutant avec un type à moitié fou qui vous raconte la dernière fois qu’il a pris le fantôme d’Elvis en auto-stop…

Dirty Beaches en live, c’est quelque chose de brutal, d’intense. C’est parfois un peu chaotique, voire même bruyant, indubitablement. Mais ça vous transcende, ça vous met dans un état quelque peu second (demandez aux deux fous furieux du premier rang, qui se remuaient comme à un concert d’Apocalyptica). Souvent, c’est beau. De temps à autres c’est assez agressif, ça lacère quelque peu mes frêles oreilles, mais ça reste toujours intéressant. On a comme l’impression que rien n’est calculé, comme si les samples n’étaient qu’un prétexte à l’expérimentation des possibilités de sa voix, du manche de sa guitare et de ses pédales d’effet. Comme si tout ce qu’il entreprenait n’était que le fruit de ses pulsions.
>>> Retrouvez une interview de Dirty Beaches par Johann lors de son concert à La Route du Rock en cliquant ici
Alors évidemment, on pourra toujours déplorer le côté « sample ». Ça m’a d’ailleurs toujours un peu dérangé en live, ce genre de choses. Ne serait-ce qu’une boîte à rythme, prenez les Kills par exemple. Et puis sa musique gagnerait sûrement à être un peu plus… ordonnée, carrée, plus harmonieuse. Mais quoiqu’il en soit, ce mec a créé une musique assez unique. Et en écoutant sa galette, Badlands, tout comme lorsqu’on assiste au live, on se dit qu’il y a quelque chose. Un quelque chose au potentiel peut-être pas encore suffisamment exploité, mais qui ne demande qu’à éclater au grand jour. Le futur de Dirty Beaches sera à surveiller de près ! Je vous convie d’ailleurs à vous pencher sur son projet avec Ela Orleans, polonaise exilée à New-York qui nous avait subjugués avec Lost, en 2009: Double Feature, vinyle dont chaque face est consacré à l’un des deux artistes.
Quoiqu’on en pense, Dirty Beaches ne laisse en tout cas personne indiffèrent. On ne peut qu’abonder dans le même sens que Pitchfork, et sa performance à la Péniche le confirme tout à fait: ce qu’il fait est unique.
Photo 1 : (c) Radio Saigon
Photo 2 : (c) dfellegy

Lorsqu’on écoute l’unique album de Dirty Beaches, Badlands, on est de suite intrigué. Puis, lorsqu’on effectue quelques recherches sur la blogosphère et que l’on tombe sur des vidéos comme
celles-ci, où l’on distingue un type un peu étrange, chantant et maltraitant le manche de sa guitare avec rage, le tout dans une sorte d’église, on l’est encore plus.
Maxime B. – 5 novembre 2011 – Lien à partager :